גיין צום אינהאַלט
Zakhor
1132 – 1149 · Mangalore, côte de Malabar

Le marchand et son esclave

Un Tunisien installé sur la côte indienne écrit à Aden pendant vingt ans. Ses lettres, jetées dans une gueniza du Caire, décrivent un monde qu'aucune chronique ne raconte.

באַגרינדעטGuenizaOcéan IndienCommerceIfriqiya

Abraham Ben Yiju naît vers 1100 à al-Mahdiyya, en Ifriqiya — la Tunisie actuelle. Il passe quelques années à Aden, puis s'installe avant 1132 sur la côte occidentale de l'Inde, à Mangalore.

Il y reste près de dix-sept ans, y fait fortune, et y écrit. Quarante à quatre-vingts de ses lettres nous sont parvenues, parce que sa fille les a déposées après sa mort dans la gueniza de la synagogue Ben Ezra, à Fostat — le débarras où l'on mettait les écrits qu'on ne pouvait pas détruire, tout papier pouvant porter le Nom.

Un commerce qui n'avait pas d'historien

Ses lettres suivent des cargaisons : poivre, cardamome, fer, bronze, noix d'arec dans un sens ; papier, textiles, dattes, savon dans l'autre. Elles règlent des comptes, se plaignent de retards, arrangent des mariages.

Ce commerce entre l'Égypte, le Yémen et l'Inde a fait vivre des générations et n'a laissé presque aucune chronique. Les historiens arabes racontent les dynasties, pas les factures.

S. D. Goitein a consacré des décennies à ce corpus, qu'il appelait l'India Book. C'est par lui qu'on sait comment fonctionnait la mousson commerciale : on partait quand le vent le permettait, on restait des mois, on écrivait en attendant le vent inverse.

Ashû et Bomma

Ben Yiju a eu des enfants d'une femme indienne, Ashû — un fils, Sourour, mort jeune, et une fille, Sitt al-Dâr, qui épousera un de ses cousins.

Un autre nom revient dans les lettres : Bomma, son agent et homme de confiance, originaire de la côte de Konkan. Les documents le présentent comme son esclave, mais un esclave qui négocie, voyage, gère de l'argent et est nommé dans la correspondance — le mot ne recouvre pas ce qu'il recouvre ailleurs.

Ces deux existences, une épouse et un agent, ne sont connues que par ces lettres. Sans la gueniza, aucun document au monde ne dirait qu'ils ont vécu.

Ce que le corpus ne permet pas de dire

Il faut être prudent sur le statut d'Ashû. Les lettres ne disent pas clairement si elle était esclave affranchie, si elle s'est convertie, ni dans quelles conditions l'union s'est faite. Les reconstitutions varient d'un chercheur à l'autre.

Amitav Ghosh a bâti sur ce dossier un livre, In an Antique Land, qui a fait connaître Bomma bien au-delà des spécialistes. C'est un récit d'écrivain, mené avec sérieux, mais il comble des vides que les documents laissent ouverts — et il faut savoir où passe la ligne.

Ce qu'un débarras a sauvé

Ben Yiju rentre en Égypte vers 1149, riche. Ses papiers finissent dans la gueniza avec des centaines de milliers d'autres, et y restent huit siècles.

Il n'avait aucune intention de laisser une trace. Il classait ses affaires. C'est l'interdit de détruire un écrit portant le Nom qui a conservé, par ricochet, la comptabilité d'un marchand tunisien de la côte indienne.

Toute l'histoire sociale du monde juif méditerranéen médiéval repose sur ce hasard-là.