גיין צום אינהאַלט
Zakhor
1965 – 2010 · Jérusalem

Quarante-cinq ans

Un homme de vingt-sept ans annonce qu'il va traduire et commenter tout le Talmud. Il finit à soixante-treize, et une partie du monde qu'il servait n'en a pas voulu.

באַגרינדעטSteinsaltzTalmudTraductionAccès

Adin Steinsaltz fonde en 1965 l'Institut israélien de publications talmudiques, et entreprend la même année de traduire le Talmud de Babylone en hébreu moderne.

Le Talmud est écrit en hébreu et en araméen, sans ponctuation, sans voyelles, dans une langue technique dont l'argumentation est implicite. On ne le lit pas seul : il se transmet avec un maître.

Ce que son édition fait

Il vocalise le texte, le ponctue, l'ouvre en paragraphes. Il ajoute une traduction en hébreu moderne et un commentaire phrase à phrase, placé à côté de Rachi et des Tossafot.

Il ajoute aussi des notices de realia — ce qu'était une mesure, une plante, un instrument, une pratique agricole — parce qu'un débat sur un contrat de métayage ne se comprend pas sans savoir comment on cultivait.

Le travail s'achève fin 2010 : soixante-trois traités, près de six mille pages, quarante-cinq ans.

L'objection

Une part du monde orthodoxe a rejeté l'entreprise, et l'argument mérite d'être exposé honnêtement.

Il tient en ceci : un Talmud rendu lisible seul supprime le maître. Or ce texte s'est transmis pendant quinze siècles par la relation d'étude — la difficulté n'est pas un obstacle à franchir, c'est le dispositif lui-même. Rendre le texte facile, c'est peut-être le rendre à autre chose.

Steinsaltz répondait qu'une part de l'hostilité tenait moins à son travail qu'à son appartenance à Loubavitch. Les deux explications peuvent être vraies ensemble.

Ce que l'usage a tranché

L'édition a été traduite en anglais, en français, en russe, en espagnol. Elle est aujourd'hui l'une des deux voies d'accès standard au Talmud, avec l'édition Schottenstein de la maison ArtScroll — laquelle, notons-le, applique une méthode voisine à un public plus strictement orthodoxe.

Le texte Steinsaltz est en accès libre sur Sefaria, lu chaque jour par des dizaines de milliers de personnes qui n'ont pas de maître.

Le débat sur la disparition du maître reste entier. Il se pose désormais à une échelle que personne n'avait prévue.

Le pari

Steinsaltz disait avoir fait ce travail parce que le Talmud était devenu inaccessible à la majorité des Juifs, et qu'un peuple qui ne peut plus lire son propre livre central l'a déjà perdu.

Il est mort en 2020, à quatre-vingt-trois ans, dix ans après avoir fini.

Quarante-cinq ans sur un seul objet, commencés à vingt-sept ans sans savoir si l'on irait au bout : c'est peut-être le fait le plus remarquable du dossier, avant même la question de savoir s'il avait raison.