גיין צום אינהאַלט
Zakhor
1933 – 1939 · Berlin, Amsterdam, Londres

L'homme qui collectionnait les preuves

En 1933, un juif allemand quitte Berlin et commence à rassembler tout ce que le régime imprime sur les Juifs. Sa collection ouvrira à Londres le jour de l'invasion de la Pologne.

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Alfred Wiener, né à Potsdam, a combattu dans l'armée allemande pendant la Première Guerre mondiale. De 1919 à 1933, il travaille au Centralverein, l'organisation des citoyens allemands de confession juive, dont il devient le secrétaire exécutif.

C'est l'organisation de la défense juridique : elle attaque les diffamateurs, publie des réfutations, plaide. Wiener passe donc quinze ans à documenter l'antisémitisme allemand pour pouvoir le combattre devant les tribunaux.

En 1933, quand les nazis prennent le pouvoir, il comprend deux choses en même temps : qu'il faut partir, et que la documentation devient plus importante que jamais.

Amsterdam, et le bureau d'information

Il s'installe avec sa famille à Amsterdam et y fonde le Jewish Central Information Office. Son objet est d'une simplicité désarmante : rassembler tout ce qui s'écrit et se décide contre les Juifs, en Allemagne d'abord, puis dans le reste de l'Europe.

Journaux, décrets, affiches, brochures, discours, photographies, rapports de témoins — beaucoup sortis clandestinement d'Allemagne. Le bureau ne commente pas : il collecte, classe et diffuse.

L'idée directrice est celle d'un homme du Centralverein : ce que le régime fait, il l'écrit, et ce qu'il écrit se conserve. La preuve ne se fabriquera pas plus tard — elle se ramasse maintenant.

Le 1er septembre 1939

En 1939, après l'annexion de l'Autriche et le démembrement de la Tchécoslovaquie, Wiener juge que les Pays-Bas ne resteront pas à l'abri. Il transfère le bureau à Londres.

Il l'ouvre le 1er septembre 1939 — le jour même où l'Allemagne envahit la Pologne. La date n'a pas été choisie ; elle dit seulement à quel point il avait lu correctement.

Il avait vu juste sur les Pays-Bas aussi. Sa femme Margarethe et leurs trois filles, restées à Amsterdam, furent déportées à Bergen-Belsen ; les filles survécurent, leur mère mourut peu après leur libération.

Une collection qui devient un instrument

Pendant la guerre, la collection sert au gouvernement britannique, à l'armée et à la presse : c'est le fonds documentaire disponible le mieux fourni sur le Troisième Reich, et il vient d'un particulier.

Après 1945, elle sert aux poursuites contre les criminels de guerre. Puis elle devient une bibliothèque de recherche, la Wiener Library — aujourd'hui Wiener Holocaust Library —, l'une des plus anciennes archives au monde sur le nazisme et la Shoah.

Elle a en outre recueilli, dès l'immédiat après-guerre, plus d'un millier de témoignages de survivants, à une époque où presque personne ne songeait à les enregistrer.

Documenter avant de savoir à quoi cela servira

En 1933, Wiener ne pouvait pas savoir ce qui allait arriver. Il ne constituait pas une archive de la Shoah : il continuait un travail de défense juridique commencé sous Weimar, avec les méthodes d'un juriste.

C'est ce qui rend son geste instructif. On imagine volontiers que la mémoire se constitue après, par le récit des survivants. Ici elle s'est constituée avant et pendant, par la collecte méthodique de ce que les persécuteurs publiaient eux-mêmes.

Il faut avoir décidé, un jour de 1933, que les journaux du jour méritaient d'être classés.