גיין צום אינהאַלט
Zakhor
1836-1900 · De Prague à Ward's Island, New York

Le champion mort à l'asile

Né dans le ghetto de Prague, treizième fils d'un tailleur, il invente la façon moderne de jouer aux échecs et meurt sans un sou dans un hôpital psychiatrique de New York.

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Wilhelm Steinitz naît le 14 mai 1836 dans le ghetto de Prague. Il est le treizième fils d'un tailleur, Josef-Salomon Steinitz. Il apprend les échecs à douze ans.

Soixante-quatre ans plus tard, il meurt à l'hôpital d'État de Manhattan, sur Ward's Island, dans l'East River. Entre les deux, il a été le premier champion du monde d'échecs de l'histoire.

Vienne, et un surnom qu'il faudra démentir

Il quitte Prague en 1857 pour étudier les mathématiques au Polytechnicum de Vienne. Il y reste deux ans, puis les échecs prennent toute la place.

À Vienne on l'appelle « le Morphy autrichien » : il joue comme on jouait alors, en attaquant sans compter, en sacrifiant pour la beauté du coup. En 1862, il remporte le championnat du cercle viennois avec trente points sur trente et un.

La même année, il s'installe à Londres après avoir battu Serafino Dubois, et devient professionnel — un métier qui, à l'époque, se pratiquait dans les cafés et se payait au match.

Vienne 1873 : il change de jeu

Au tournoi de Vienne de 1873, Steinitz se met à jouer autrement, et son nouveau jeu déconcerte. Il cesse de chercher la combinaison éclatante et se met à accumuler de petits avantages : la structure de pions, l'espace, une case forte pour un cavalier, la paire de fous.

L'idée qui tient le tout est austère : on n'attaque pas parce qu'on en a envie, on attaque quand la position le permet, et le reste du temps on améliore sa position. Il l'expose en 1889 dans The Modern Chess Instructor.

C'est la naissance du jeu positionnel, c'est-à-dire de la manière dont on joue encore. Elle lui a valu d'être traité de lâche et d'ennuyeux par une bonne partie de ses contemporains.

1886 : le premier titre mondial

Du 11 janvier au 29 mars 1886, Steinitz affronte Johannes Zukertort dans un match joué successivement à New York, Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans. Le vainqueur sera le premier à dix parties gagnées.

Zukertort mène largement à New York. Steinitz redresse tout dans les deux villes suivantes et l'emporte par douze points et demi à sept et demi — dix victoires, cinq nulles, cinq défaites.

C'est le premier match reconnu comme championnat du monde. Deux ans plus tard, en 1888, Zukertort meurt à Londres à quarante-cinq ans ; la même année, Steinitz devient citoyen américain, le 23 novembre, et change son prénom en William.

Ce que les années quatre-vingt-dix lui prennent

En 1888, sa fille Flora meurt à vingt et un ans. En 1892, sa compagne Caroline meurt à son tour.

En 1894, il perd son titre à New York, Philadelphie et Montréal face à Emanuel Lasker, de trente-deux ans son cadet : dix défaites, cinq victoires, quatre nulles. C'était, dit-on, sa première défaite dans un match sérieux. Il a cinquante-huit ans.

Il redemande sa revanche et la perd plus lourdement encore en 1896-1897 à Moscou. Il y fait une dépression et reste enfermé quarante jours dans un sanatorium moscovite. En février 1897, le New York Times annonce sa mort — il n'était pas mort.

Ward's Island

Il meurt pour de bon le 12 août 1900, d'une crise cardiaque, à l'hôpital d'État de Manhattan, sur Ward's Island. Il est enterré au cimetière des Evergreens, à Brooklyn.

Il ne laisse rien. Sa veuve, remariée après Caroline et mère de deux enfants, survit en tenant une petite boutique. L'homme qui avait inventé la façon de jouer que le monde entier allait adopter est mort indigent, dans l'établissement où la ville de New York plaçait ceux dont plus personne ne s'occupait.

Il n'y a pas de morale à en tirer, et surtout pas celle du génie incompris : Steinitz a été reconnu de son vivant, il a été champion du monde pendant huit ans. Ce que son histoire montre est plus simple et plus dur — un métier qui n'existait pas encore comme métier, et un homme qui l'a exercé le premier, sans rien derrière lui.