גיין צום אינהאַלט
Zakhor
vers 1080 · Saragosse, al-Andalus

Les devoirs des cœurs

Un juge rabbinique constate que tous les livres traitent de ce qu'il faut faire, aucun de ce qu'il faut être. Il écrit celui qui manque.

באַגרינדעטBahya ibn PaqudaÉthiqueIntérioritéTraduction

Bahya ben Joseph ibn Paquda vit au XIᵉ siècle dans la taïfa de Saragosse, où il est dayyan — juge au tribunal rabbinique.

Il écrit en judéo-arabe un ouvrage intitulé Kitab al-Hidaya ila Fara'id al-Qulub, le Livre de la direction vers les devoirs des cœurs.

Le constat de départ

Sa préface pose un diagnostic très net. La littérature juive de son temps est abondante sur ce qu'il appelle les devoirs des membres — les commandements qui s'accomplissent par des actes : manger, se laver, poser des tefillin, respecter le chabbat.

Elle est presque muette sur les devoirs des cœurs — l'unité de Dieu, la confiance, l'humilité, l'examen de soi, l'amour. Ces obligations-là n'ont pas de gestes, donc pas de traités.

Bahya soutient qu'elles sont pourtant aussi contraignantes que les autres, et qu'elles s'accomplissent à chaque instant, là où un acte ne s'accomplit qu'une fois.

Sa manière de tenir les deux

Ce n'est pas un livre contre la pratique. Bahya écrit que les commandements accomplis sans intention deviennent mécaniques, et que la piété intérieure sans observance ne obéit à rien — chaque moitié est incomplète sans l'autre.

Il organise l'ouvrage en dix portes, gravissant du plus général au plus intime : l'unité divine, l'examen de la création, le service, la confiance, la sincérité, l'humilité, le repentir, l'examen de conscience, l'ascèse, l'amour de Dieu.

Sa pensée est nourrie de néoplatonisme et, très visiblement, de mystique musulmane — le soufisme de son temps et de son pays. Il ne s'en cache pas et cite des sages qu'il ne nomme pas.

Un livre traduit, et par là transformé

Judah ibn Tibbon le traduit en hébreu entre 1161 et 1180. C'est cette version qui a circulé, l'original arabe n'ayant été retrouvé et publié qu'au XIXᵉ siècle.

Le titre hébreu, Hovot ha-Levavot, est devenu si courant que le livre est cité par lui partout.

Sa diffusion est considérable et transverse : lu par les kabbalistes de Safed, par les hassidim, par le mouvement lituanien du Moussar au XIXᵉ siècle — c'est-à-dire par des camps qui s'excommuniaient les uns les autres.

Pourquoi il traverse

Peu de livres juifs ont été lus avec la même ferveur par des courants aussi opposés. La raison tient sans doute à ce que Bahya ne prend parti sur presque aucune des querelles qui les séparent.

Il ne discute ni de droit, ni d'autorité, ni de messianisme. Il parle de ce qu'un homme fait de lui-même quand personne ne le regarde — et cette question n'a pas de camp.

Neuf siècles plus tard, le livre est encore imprimé, étudié en yeshiva et disponible en librairie. C'est le plus ancien ouvrage de spiritualité juive à n'avoir jamais cessé d'être lu.