גיין צום אינהאַלט
Zakhor
IIᵉ siècle · Judée romaine

L’Autre

Un maître du IIᵉ siècle sort de la tradition et n’y revient pas. On cesse de prononcer son nom — et son meilleur élève continue d’apprendre auprès de lui.

איבערגעגעבןElisha ben AbouyaHérésieRabbi MeïrTransmission

Elisha ben Abouya est un sage de la génération d’Akiva. À un moment que les textes ne datent pas, il rompt.

La littérature rabbinique cesse alors de le nommer. Elle l’appelle Aher — « l’Autre ».

Le verger

Le récit le plus connu à son sujet est celui des quatre qui entrèrent dans le pardès — le verger, code désignant l’étude des secrets les plus élevés de la Torah.

Ben Azzaï regarda et mourut. Ben Zoma regarda et perdit la raison. Aher coupa les pousses. Rabbi Akiva entra en paix et sortit en paix.

« Couper les pousses » est l’expression talmudique pour enseigner l’hérésie. Une autre version rapporte qu’il aurait vu l’ange Metatron assis — et conclu qu’il y avait deux puissances au ciel.

Ce qu’on lui prête

Les traditions divergent sur le motif de sa rupture : la vision de Metatron ; le spectacle d’un enfant mort en accomplissant deux commandements auxquels la Torah promet une longue vie ; la vue de la langue d’un maître martyrisé traînée dans la poussière.

Ces trois versions ont un point commun, et c’est peut-être le vrai sujet : elles font toutes de son incroyance une conclusion tirée de ce qu’il a vu, non un relâchement.

Il devient dans le corpus la figure de celui qui savait tout et qui n’a pas tenu.

Rabbi Meïr

Le détail qui rend ce dossier singulier est que Rabbi Meïr, l’un des plus grands maîtres de la génération suivante, était son élève — et qu’il l’est resté.

Le Talmud raconte qu’il marchait à côté de lui, un jour de chabbat, en discutant de Torah, tandis qu’Aher allait à cheval. Meïr suit jusqu’à la limite qu’on ne franchit pas ce jour-là, et c’est Aher qui la lui rappelle et le renvoie.

Interrogé sur cette fidélité, Meïr aurait répondu qu’il avait trouvé une grenade : il en avait mangé le fruit et jeté l’écorce.

Ce que la tradition a décidé de garder

Elle a effacé son nom et conservé ses enseignements. Des sentences d’Elisha ben Abouya figurent dans les Maximes des Pères, sous son nom, sans avertissement.

Ces récits sont tardifs, contradictoires, et travaillés par des générations qui avaient besoin d’une figure d’hérétique : le personnage est en grande partie une construction, d’où le registre du transmis.

Ce qu’il documente avec certitude est la question que la tradition se posait à elle-même : que faire de ce qu’a enseigné quelqu’un qui est parti. Elle a répondu qu’on garde le fruit.