גיין צום אינהאַלט
Zakhor
71 – 96 · Rome · Judée

La monnaie qui répète la défaite

Rome frappe pendant vingt-cinq ans une femme assise en deuil sous un palmier — et fait circuler l'image jusqu'en Judée.

באַגרינדעטIudaea CaptaFlaviensNumismatiqueFiscus Iudaicus

Après la prise de Jérusalem et la destruction du Temple, en 70, Rome fait ce qu'elle fait toujours de ses victoires : elle les frappe en monnaie. La série porte une légende de deux mots — IVDAEA CAPTA, la Judée prise.

Ce qui la distingue de toutes les autres, c'est sa durée et son volume. Rome a gagné beaucoup de guerres ; elle n'en a commémoré aucune aussi longtemps.

Une femme assise sous un palmier

Le revers est d'une efficacité redoutable. Un palmier dattier, arbre par lequel on reconnaissait la province. À son pied, une femme assise, la tête dans la main, dans l'attitude conventionnelle du deuil.

Selon les variantes, elle est accompagnée d'un captif debout, les mains liées derrière le dos ; ou de l'empereur victorieux ; ou de la déesse Victoire. À gauche, souvent, un trophée d'armes — boucliers, casques, javelines empilés.

Rien n'est laissé à l'interprétation. La femme n'est pas une allégorie abstraite : elle est en deuil, et l'homme à côté d'elle est attaché.

Quarante-huit types, toutes les dénominations

On connaît au moins quarante-huit types différents de cette série, et elle a été émise dans toutes les valeurs — du sesterce et de l'as de bronze jusqu'au denier d'argent et à l'auréus d'or.

Ce point n'est pas technique, il est politique. Une médaille commémorative se distribue à quelques centaines de notables ; une monnaie courante en bronze passe de main en main sur un marché. En frappant la série dans les petites dénominations comme dans les grandes, Rome s'est assurée que l'image atteigne aussi bien le sénateur que le portefaix.

Elle fut frappée à Rome, dans plusieurs ateliers de l'empire — et en Judée même.

Vingt-cinq ans, et pourquoi si longtemps

La série fut émise pendant environ vingt-cinq ans, sous Vespasien puis sous ses deux fils, Titus et Domitien. C'est une durée considérable pour une commémoration militaire.

L'explication tient à la situation des Flaviens. Vespasien n'était pas de naissance impériale : il avait pris le pouvoir dans la guerre civile de l'année des quatre empereurs, sans lignage à invoquer. Il lui fallait un titre, et son titre fut cette guerre-là. La dynastie s'est fondée sur la Judée : l'arc de Titus, le Temple de la Paix bâti du butin, et cette monnaie répétée un quart de siècle.

Autrement dit, la défaite d'un petit peuple a servi de certificat de légitimité à une maison impériale qui n'en avait aucun autre.

L'impôt qui suit la monnaie

Le geste monétaire s'est doublé d'un geste fiscal, et les deux se lisent ensemble. Le demi-sicle que les juifs de tout l'empire versaient chaque année au Temple de Jérusalem fut maintenu après la destruction — mais détourné vers le temple de Jupiter Capitolin, à Rome.

L'offrande qui faisait tenir le sanctuaire finançait désormais celui du dieu vainqueur. Elle changea de nom : le fiscus Iudaicus. Comme la monnaie, il dura des décennies, et comme elle, il n'avait pas seulement une fonction — il avait une adresse.

Ce qui reste, et où

Ces pièces sont aujourd'hui l'objet le plus répandu, et de très loin, que la guerre de 66-70 nous ait laissé. On en tient dans la main pour quelques centaines d'euros ; il y en a dans tous les cabinets de numismatique du monde.

L'arc de Titus est à Rome, immobile, et il faut aller le voir. La monnaie, elle, allait partout — y compris là où vivaient ceux qu'elle représentait attachés. Une communauté vaincue devait payer son pain avec l'image de sa propre défaite.