גיין צום אינהאַלט
Zakhor
décembre 1941 – février 1942 · Istanbul, mer Noire

Le Struma

Sept cent soixante-neuf personnes attendent dix semaines dans un port, sur un bateau dont le moteur ne repart pas. Une seule en réchappe.

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Le 12 décembre 1941, le Struma quitte Constanţa, en Roumanie, avec 769 passagers juifs et dix hommes d'équipage. C'est un caboteur d'une soixantaine d'années, prévu pour transporter du bétail sur le Danube.

Ceux qui embarquent fuient la Roumanie de l'Axe, où les pogroms et les déportations ont commencé. Ils ont payé très cher un passage vers la Palestine mandataire, pour laquelle ils n'ont pas de certificats d'entrée.

Dix semaines à l'ancre

Le moteur diesel tombe en panne plusieurs fois pendant la traversée. Le navire atteint Istanbul le 15 décembre et n'en repartira pas.

Les autorités turques le placent en zone de quarantaine et interdisent le débarquement. Les passagers restent à bord dix semaines, sur un bateau prévu pour cent personnes, sans installations, avec des vivres apportées au compte-gouttes par la communauté juive d'Istanbul.

Les négociations tournent en rond. La Turquie ne veut pas de réfugiés qu'elle devrait garder ; les Britanniques refusent des certificats pour la Palestine, où le Livre blanc de 1939 a fermé l'immigration. Chacun attend que l'autre cède.

Ce qui a fini par être concédé

Une seule concession est arrachée pendant ces dix semaines : les autorités britanniques acceptent de délivrer des certificats aux enfants de onze à seize ans.

Le geste arrive trop tard pour être exécuté ; les enfants ne descendront pas.

Une femme enceinte, en revanche, a été débarquée pour raisons médicales quelques jours avant la fin. Elle a survécu.

23 et 24 février

Le 23 février 1942, moteur toujours en panne, le Struma est remorqué hors du Bosphore par les autorités turques et abandonné au large de Şile, sur la côte nord.

Au matin du 24 février, le sous-marin soviétique Chtch-213 le torpille. L'Union soviétique menait alors une campagne contre le trafic maritime en mer Noire ; le navire n'a pas été identifié comme transportant des civils.

On estime à 781 le nombre des réfugiés tués, plus les dix hommes d'équipage — le nombre est supérieur à celui du départ, des passagers ayant embarqué en route. C'est la plus grande catastrophe navale exclusivement civile de la guerre en mer Noire.

Un survivant

Une seule personne à bord a survécu : David Stoliar, dix-neuf ans. Repêché après des heures dans l'eau glacée, il fut d'abord emprisonné par les autorités turques comme immigrant illégal.

Il vécut ensuite en Israël, puis aux États-Unis, et resta longtemps sans parler. Il est mort en 2014.

Il n'y a pas de responsable unique dans cette histoire, et c'est ce qui la rend difficile à raconter : une torpille soviétique, un port qui n'ouvre pas, un mandat qui ne délivre pas de visas, un armateur qui a vendu un bateau hors d'état. Chacun de ces refus était défendable pris isolément. Ensemble ils font 781 morts.