גיין צום אינהאַלט
Zakhor
1171 · Blois

Blois, 1171

Aucun enfant disparu, aucun corps retrouvé — et une trentaine de juifs brûlés. La première accusation de meurtre rituel du royaume de France.

באַגרינדעטBloisAccusation de meurtre rituel20 SivanRabbénu Tam

Au printemps 1171, un serviteur qui menait boire son cheval sur la rive de la Loire affirme avoir vu un juif y jeter quelque chose. Aucun enfant n'avait été signalé disparu. Aucun corps ne fut jamais retrouvé. Les sources hébraïques le disent, et rien dans les sources latines ne les contredit.

Cela suffit à faire monter un bûcher pour une communauté entière.

Une accusation sans cadavre

L'affaire est la première accusation de meurtre rituel du royaume de France — le genre était né une trentaine d'années plus tôt en Angleterre, avec l'affaire de Guillaume de Norwich, et il gagnait le continent.

Ce qui la distingue de presque toutes celles qui suivront tient en un mot : il n'y a pas de victime. Ailleurs, il y aura au moins un enfant mort, dont on détournera la mort. Ici, il n'y a rien — pas de disparition signalée, pas de corps, pas de nom. L'accusation se tient toute seule, sur le témoignage d'un homme et sur ce qu'il aurait vu à la tombée du jour.

Pulcelina

Derrière l'accusation, les lettres hébraïques et latines écrites dans les mois qui suivirent laissent voir autre chose : un différend du comte Thibaut V avec Pulcelina, une juive de Blois dont il avait été proche.

Ce qu'elle était exactement pour lui est discuté et le restera : les sources la donnent tantôt pour sa créancière, tantôt pour sa maîtresse, souvent pour les deux. Ce qui n'est pas discuté, c'est qu'elle avait de l'influence sur lui par l'argent, et que cette influence était insupportable à l'entourage — à commencer, selon plusieurs récits, par la comtesse Alix, fille de Louis VII et d'Aliénor d'Aquitaine.

L'accusation portée par le serviteur d'un noble local a donc servi à l'atteindre, elle. Ce n'est pas une lecture moderne : c'est ce que les contemporains juifs ont écrit, à chaud.

Le 20 Sivan 4931

Le comte fit arrêter la communauté et négocier une rançon, comme il était d'usage. La négociation n'aboutit pas. Le 26 mai 1171 — le 20 Sivan 4931 —, les prisonniers furent conduits au bûcher.

Le décompte varie d'une source à l'autre, et il faut le dire plutôt que choisir : une trentaine de personnes, jusqu'à trente-quatre en comptant Pulcelina et ses deux filles ; dix-sept ou dix-huit des victimes étaient des femmes ; la communauté de Blois comptait une quarantaine de juifs en tout. Autrement dit, on en brûla les trois quarts.

Un détail de procédure dit tout du moment : la peine du feu était jusque-là réservée aux hérétiques. En l'appliquant à des juifs, on les faisait entrer dans une catégorie qui n'était pas la leur, et on ouvrait une porte.

Ce que la communauté en a fait

La suite compte autant que le fait, et c'est elle qui range ce récit ici. Rabbénu Tam — Jacob ben Meïr, petit-fils de Rachi, la plus haute autorité rabbinique du temps — institua le 20 Sivan comme jour de jeûne pour les communautés de France, d'Angleterre et de Rhénanie.

Des poèmes de deuil furent composés dans la foulée, notamment par Ephraïm ben Jacob de Bonn et son frère Hillel, et entrèrent dans la liturgie. Des lettres circulèrent entre les communautés pour établir ce qui s'était passé et le transmettre.

L'événement ne fut donc pas seulement subi : il fut daté, versifié, inscrit au calendrier — c'est-à-dire rendu répétable.

Cinq siècles plus tard, la même date resservit

L'histoire de ce jeûne a une suite qui dit quelque chose de la manière juive de garder les dates. Après les massacres de 1648-1649 en Ukraine et en Pologne, le Conseil des Quatre Pays rétablit le 20 Sivan comme jour de jeûne pour ses communautés.

Et Yom Tov Lipmann Heller décida que l'on y réciterait les selihot composées pour les martyrs de Blois. Les poèmes écrits pour trente-deux personnes brûlées en Touraine ont donc servi, cinq cents ans plus tard, à pleurer des dizaines de milliers de morts à mille cinq cents kilomètres de là.

Le choix du jour n'était pas seulement symbolique : le Shakh relève qu'il présente l'avantage de ne jamais tomber un chabbat. Un calendrier de deuil, comme tout calendrier, se règle aussi sur des contraintes de calendrier.

Ce que Blois montre en une fois

Rien n'avait été prouvé, et il n'y avait pas même de victime. Une rumeur au bord d'un fleuve, un règlement de comptes de cour, et trente et quelques personnes brûlées vives.

Blois donne à voir d'un seul coup les deux choses que ce site tient ensemble : qu'une fiction peut tuer, et qu'une communauté peut lui répondre par une date.