Zakhor — די זכּור פון דיין לינאַז
Le Grand Livre — Della Rocca
באַגרונדן דעם 21טן יוני 2026 · zakhor.ai
Introduction
Le patronyme Della Rocca appartient à ce vaste répertoire des noms juifs d'Italie dont l'histoire mêle, comme souvent dans la péninsule, la mémoire des communautés, la toponymie locale et les hasards des migrations méditerranéennes. Sa présence dans le corpus de référence de l'onomastique juive italienne est attestée : le nom figure dans le livre de Samuele Schaerf, « I cognomi degli ebrei d'Italia », con un'appendice su le famiglie nobili ebree d'Italia, ouvrage de 89 pages publié à Florence en 1925. C'est cette inscription dans un catalogue savant qui fonde la légitimité d'une notice historique consacrée à la lignée.
Comprendre le nom Della Rocca exige toutefois de poser d'emblée les prudences méthodologiques qui s'imposent à l'historien des familles juives italiennes. La première tient à la nature même de l'onomastique juive d'Italie. La distinction entre noms de famille juifs et noms de famille chrétiens est, c'est le moins que l'on puisse dire, problématique : seuls quelques patronymes peuvent vraiment être considérés comme propres aux membres des communautés juives italiennes — par exemple Coen (sacerdote), Levi, Toaff ou Gabbai. Della Rocca n'appartient pas à cette catégorie restreinte de noms exclusivement juifs : c'est un patronyme italien banal, partagé par d'innombrables familles chrétiennes de la péninsule, qu'une partie des familles juives a porté ou adopté. La présence d'un nom dans la liste de Schaerf ne signifie donc nullement que tous ses porteurs aient été juifs, mais qu'il existait, à l'époque de l'enquête, des familles juives qui le portaient.
La seconde prudence concerne la structure même de la formation onomastique italienne juive. Les lignées géographiques, patronymiques et sacerdotales comptent parmi les multiples racines des noms de famille juifs italiens, qui reflètent le mélange ashkénaze, séfarade et italien de la communauté. Della Rocca relève manifestement de la première de ces catégories — la racine géographique, ou toponymique. Le présent ouvrage se propose donc de retracer, avec les égards dus à l'incertitude documentaire, l'arrière-plan d'un nom dont la simplicité apparente dissimule la complexité historique.
Chapitre 1 : Le nom dans le catalogue de Schaerf
La pierre de fondation de toute étude sérieuse sur Della Rocca demeure l'ouvrage de Samuele Schaerf. En 1925, le juif Samuele Schaerf publia à Florence un petit livre intitulé « I cognomi degli ebrei d'Italia », assorti d'une appendice. Ce texte fut publié pour les éditions de la Casa Editrice « Israel » de Florence en 1925 (5685 du calendrier hébraïque). L'ouvrage, modeste par son volume mais ambitieux par son projet, recense les patronymes portés par les familles juives de la péninsule, accompagnés, dans son appendice, d'une notice sur les familles nobles juives d'Italie.
Le contexte de parution mérite d'être rappelé, car il pèse sur la signification de la liste elle-même. La conviction qu'il existait un patrimoine anthroponymique exclusivement juif inspira la loi de juillet 1939, qui exposa les juifs italiens à un pilori méprisable, créant une sorte de ghetto onomastique. L'inventaire de Schaerf, conçu dans un esprit savant et communautaire, fut donc tragiquement détourné quatorze ans plus tard par la législation fasciste, qui prétendit y trouver un outil d'identification raciale. Cette ambivalence — répertoire d'érudition d'un côté, instrument de persécution potentielle de l'autre — fait partie intégrante de l'histoire du nom.
Della Rocca apparaît également dans les recensements modernes des patronymes juifs italiens qui prolongent l'œuvre de Schaerf. Le nom figure parmi les patronymes commençant par « D » dans les compilations d'onomastique juive italienne, voisin de formes apparentées comme Dalla Torre, Della Riccia, Dell'Ariccia, Della Rocca, Della Seta, Della Torre, Della Volta. Cette série est instructive : elle révèle un type de formation très répandu chez les juifs d'Italie, celui des noms construits avec la particule « Della/Dalla » suivie d'un référent géographique — une torre (tour), une seta, une volta, une rocca. Della Rocca s'inscrit pleinement dans ce paradigme morphologique, ce qui éclaire son origine probable bien davantage que toute légende familiale isolée.
On notera aussi, dans le même corpus, la coexistence des formes Rimini, Rocca, Roccas, qui suggère une famille onomastique plus large où le radical Rocca se décline selon les régions et les itinéraires migratoires : forme simple (Rocca), forme avec particule (Della Rocca), forme à finale séfarade (Roccas). L'établissement de cette parenté formelle constitue l'un des acquis les plus solides de la documentation disponible.
Chapitre 2 : L'origine toponymique et la signification du nom
Le mot italien rocca désigne une forteresse, une citadelle, un éperon rocheux fortifié — élément récurrent du paysage médiéval de la péninsule. Des dizaines de localités italiennes portent ce nom ou en dérivent : Rocca di Papa, Roccasecca, La Rocca, et bien d'autres. Le patronyme Della Rocca signifie donc, littéralement, « de la forteresse » ou « originaire de la Rocca », et relève sans ambiguïté de la catégorie des noms d'origine géographique. Cette interprétation s'accorde avec ce que l'on sait du mécanisme général de formation des noms juifs italiens, puisque, comme indiqué, les lignées géographiques figurent parmi les racines majeures des noms de famille juifs italiens.
Ce mode de dénomination géographique fut, en Italie, un trait dominant de l'onomastique juive. Une famille contrainte de quitter un lieu — par expulsion, par migration économique ou par regroupement dans un ghetto — emportait fréquemment le nom de sa localité d'origine, qui devenait patronyme aux yeux des voisins de son nouvel établissement. Ainsi naquirent les Recanati, les Rieti, les Rimini, les Ravenna, les Reggio — autant de noms de villes devenus noms de familles, que l'on retrouve d'ailleurs dans le voisinage immédiat de Della Rocca au sein des listes onomastiques : Recanati, Reggio, Rieti, Rietti, Rignano, Rimini. Della Rocca obéit à la même logique, à ceci près que sa référence n'est pas une grande ville mais un type de site — la forteresse — ce qui rend l'identification d'une localité-mère unique impossible.
C'est ici que l'historien doit s'arrêter et avouer les limites de sa science. Aucune source autoritaire consultée ne permet de rattacher avec certitude la famille juive Della Rocca à une rocca précise du territoire italien. Le nom est trop répandu, et son sens trop générique, pour autoriser une localisation ferme. L'hypothèse toponymique est solide dans son principe ; elle demeure conjecturale dans son application à un lieu déterminé. Toute généalogie qui prétendrait faire descendre tous les Della Rocca juifs d'une unique citadelle relèverait de la reconstruction rétrospective plutôt que de l'archive.
Chapitre 3 : Della Rocca, Rocca, Roccas — une diaspora du nom
L'examen comparé des variantes éclaire la dimension diasporique du patronyme. La coexistence documentée des formes Rocca, Roccas aux côtés de Della Rocca invite à penser une dispersion du radical à travers les différentes branches du judaïsme méditerranéen. La finale en -s de Roccas évoque les usages onomastiques ibériques et séfarades, tandis que la particule Della est typiquement italienne et la forme nue Rocca la plus neutre.
Or l'onomastique juive d'Italie est précisément le lieu d'une rencontre entre traditions. Les noms de famille juifs italiens représentent le mélange des composantes ashkénaze, séfarade et italienne de la communauté. Cette pluralité géographique est confirmée par la dispersion même des juifs de culture italienne : les juifs italiens ont vécu non seulement dans la péninsule, mais aussi dans les îles ioniennes et du Dodécanèse, à Salonique en Grèce, à Corfou et à Rhodes, ainsi qu'en Turquie et en Israël. Un patronyme comme Della Rocca / Roccas a pu, dans ce contexte, voyager d'un rivage à l'autre, se latiniser ou se séfardiser selon les communautés d'accueil.
Les répertoires séfarades modernes témoignent de cette circulation. Le nom Della Rocca est ainsi inventorié parmi les patronymes documentés par des registres communautaires anciens : certains ouvrages de référence sur les noms séfarades — couvrant les Nouveaux-Chrétiens, conversos et crypto-juifs (marranes), ainsi que des Italiens et des Berbères, et leur histoire en Espagne, au Portugal et en Italie, avec plus de 16 000 patronymes — l'enregistrent et le rattachent à des sépultures attestées. Un registre fournit les dates des inhumations dans le « Bethahaim Velho », l'ancien cimetière, dates indiquées selon le calendrier hébraïque. Ici, la tradition (le nom transmis de génération en génération) et l'archive (le registre funéraire) se répondent : c'est l'intersection même que ce chapitre s'attache à relever, sans pour autant prétendre que toutes les branches forment une seule lignée généalogiquement continue.
Chapitre 4 : Le nom dans la société juive italienne, du ghetto à l'émancipation
L'histoire des porteurs juifs du nom Della Rocca s'inscrit dans la trame plus large de la vie juive italienne, faite de continuités millénaires et de ruptures violentes. Les communautés juives d'Italie comptent parmi les plus anciennes de l'Europe occidentale, antérieures même à la diaspora médiévale, et leur onomastique s'est sédimentée au fil de cette longue présence. La notice de référence elle-même rappelle qu'il s'agit d'une « famille juive d'Italie », rattachant le nom à ce socle péninsulaire [notice familiale ; Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia].
Comme la plupart des familles juives italiennes, les Della Rocca ont vraisemblablement connu l'expérience du ghetto, instauré dans la majorité des États italiens entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, puis celle de l'émancipation progressive au XIXᵉ siècle, dans le sillage des réformes napoléoniennes et de l'unification italienne. C'est durant cette période d'émancipation que la fixation des patronymes se stabilisa définitivement, transformant en noms héréditaires des dénominations qui, auparavant, pouvaient encore fluctuer d'une génération à l'autre.
La présence du nom dans l'appendice de Schaerf consacrée aux familles nobles juives d'Italie n'est pas démontrée par les sources consultées et ne doit pas être affirmée à la légère ; ce que l'on peut établir, c'est que l'ouvrage de Schaerf comportait bien cette appendice sur les familles nobles juives d'Italie, et qu'il convient de consulter directement le texte original pour vérifier toute prétention de cet ordre. La prudence s'impose d'autant plus que la frontière entre familles juives et chrétiennes portant le nom était poreuse — souvenons-nous que Della Rocca n'est pas un nom spécifiquement juif.
Au XXᵉ siècle, le nom partagea le destin tragique du judaïsme italien sous le fascisme. L'instrumentalisation de l'onomastique par la loi de juillet 1939, qui créa une sorte de ghetto onomastique, fit peser sur tous les porteurs juifs d'un patronyme répertorié la menace de l'identification et de la persécution. L'histoire du nom Della Rocca ne saurait être détachée de ce contexte où l'onomastique devint, sous la dictature, un enjeu de survie.
Chapitre 5 : Lire le nom aujourd'hui — entre érudition et généalogie
L'intérêt contemporain pour les patronymes juifs italiens a donné naissance à une littérature généalogique abondante, où l'érudition la plus rigoureuse côtoie parfois des reconstructions plus aventureuses. Della Rocca y figure régulièrement, recensé dans les bases de données et les guides destinés aux chercheurs de racines. Les noms de famille juifs italiens sont ceux portés par les personnes d'ascendance juive sur le territoire de l'Italie, ainsi que dans les autres territoires où les juifs italiens ont vécu.
Pour qui entreprend aujourd'hui de reconstituer une lignée Della Rocca, plusieurs principes de méthode s'imposent. D'abord, la consultation des sources primaires : les registres communautaires, les actes d'état civil des anciens ghettos, les inscriptions funéraires des cimetières juifs italiens. Ensuite, la confrontation systématique avec les catalogues de référence — Schaerf au premier chef — pour situer le nom dans son réseau de variantes. Enfin, la conscience aiguë que la communauté de nom n'implique jamais la communauté de sang : deux familles Della Rocca des deux extrémités de la péninsule peuvent n'avoir aucun ancêtre commun, le nom procédant simplement d'une même rocca générique.
Cette dernière section est explicitement conjecturale, car elle propose un programme de recherche plutôt qu'elle n'énonce des faits établis. Mais elle dessine la voie par laquelle la mémoire familiale — les récits transmis au foyer — peut un jour rencontrer l'archive et se voir confirmée, nuancée ou corrigée. C'est dans cet espace, entre le nom légué et le document retrouvé, que se joue l'authentique histoire de toute lignée.
Conclusion
Le nom Della Rocca se révèle, au terme de cette enquête, comme un témoin exemplaire de l'onomastique juive italienne : enraciné dans la géographie de la péninsule par sa signification de « forteresse », attesté dans le catalogue de référence de Samuele Schaerf, « I cognomi degli ebrei d'Italia », intégré à une famille de variantes — Rocca, Roccas — qui en révèle la dimension méditerranéenne et diasporique. Son histoire illustre les grandes lignes de force du judaïsme italien : ancienneté de la présence, formation toponymique des patronymes, brassage ashkénaze, séfarade et italien, et enfin l'épreuve de la persécution moderne, lorsque la loi de 1939 transforma l'onomastique en instrument de ghetto.
L'honnêteté de l'historien commande de conclure sur ce que l'on ne sait pas. Aucune source autoritaire ne permet de rattacher la lignée Della Rocca à une forteresse unique, ni de la constituer en généalogie continue depuis un ancêtre identifié. Le nom est, par sa nature même, partagé entre familles juives et chrétiennes, et sa présence dans la liste de Schaerf atteste seulement qu'il fut porté par des juifs d'Italie, non qu'il leur fût exclusif. Le Grand Livre des Della Rocca demeure ainsi, pour l'essentiel, un livre ouvert : une invitation à la recherche des registres et des pierres tombales, où la mémoire transmise pourra enfin dialoguer avec l'archive.