Zakhor — די זכּור פון דיין לינאַז
Le Grand Livre — Carmona
קרמונה
באַגרונדן דעם 2טן יולי 2026 · zakhor.ai
Introduction
Le patronyme Carmona appartient à cette vaste famille de noms séfarades dont l'origine se lit directement dans la géographie de l'Espagne médiévale. Il s'agit d'un ethnique, c'est-à-dire d'un nom tiré d'un lieu : la ville de Carmona, dans la basse Andalousie, non loin de Séville. Comme le rappelle Joseph Toledano dans son dictionnaire onomastique, ce nom d'origine espagnole est un ethnique de la ville de Carmona en Andalousie, porté aussi bien par les Juifs que par les Chrétiens de la péninsule ibérique [Toledano, 1999]. Cette double appartenance — juive et chrétienne — est caractéristique des toponymes devenus patronymes : la ville marquait l'identité de ses habitants, quelle que fût leur foi, et le nom accompagna les uns et les autres lorsque les routes de l'exil ou de l'installation se séparèrent.
L'histoire de la famille Carmona s'inscrit dans le grand mouvement séculaire qui, au fil des persécutions, des conversions forcées et des expulsions, dispersa la judéité hispanique sur les rivages de la Méditerranée. Comme le souligne encore Toledano, après l'expulsion de 1492, le nom Carmona fut plus répandu dans les Balkans et l'Empire ottoman qu'au Maghreb, avec la variante orthographique Karmona [Toledano, 2003]. Cette répartition géographique — orientale plutôt que maghrébine — oriente d'emblée notre récit vers Constantinople, Salonique et surtout Izmir, la Smyrne des chroniques, où la notice familiale situe l'établissement principal de la lignée.
Le présent ouvrage tente de suivre, avec la prudence que commande l'état lacunaire des archives séfarades, le fil d'une lignée dont le nom porte en lui-même la mémoire d'un lieu andalou et le destin d'une diaspora. Nous distinguerons soigneusement ce qui relève de l'établissement documentaire, ce qui appartient à la déduction vraisemblable, et ce qui demeure du domaine de la tradition transmise.
Chapitre 1 : Le nom et son berceau andalou
La ville de Carmona, perchée sur un escarpement dominant la campagne sévillane, fut l'un des foyers anciens du judaïsme hispanique. La présence juive en Andalousie remonte à l'Antiquité tardive et connut, sous la domination musulmane puis sous la reconquête chrétienne, des phases de prospérité et de calamité. Haïm Zafrani, dans son étude sur les Juifs d'Andalousie et du Maghreb, a montré combien la civilisation judéo-andalouse constitua un creuset intellectuel et spirituel dont le rayonnement dépassa de loin les limites de la péninsule [Zafrani, 1996].
Le mécanisme onomastique qui donna naissance au patronyme est bien connu des spécialistes. Lorsqu'une famille juive quittait sa localité d'origine — pour s'installer dans une autre ville ou, plus tard, pour prendre le chemin de l'exil — elle était volontiers désignée par le nom du lieu qu'elle avait quitté. Ainsi naquirent des dizaines de patronymes séfarades : Toledano (de Tolède), Cordovero (de Cordoue), Franco, Behar, et bien sûr Carmona. Toledano insiste sur ce point : l'ethnique n'était pas un signe distinctif confessionnel, puisque Chrétiens comme Juifs de Carmona pouvaient porter ce nom [Toledano, 1999].
Il convient ici de rester rigoureux : l'existence du nom Carmona en Andalousie est établie, de même que la présence juive dans cette ville avant 1492. En revanche, il serait imprudent de prétendre reconstituer une filiation continue et documentée reliant une famille juive précise de la Carmona médiévale aux Carmona ottomans des siècles suivants. Les archives de la période antérieure à l'expulsion sont fragmentaires, et le nom se diffusa selon des voies multiples. Ce que l'onomastique établit avec certitude, c'est l'origine géographique du nom ; ce qu'elle ne saurait garantir, c'est l'unité biologique de tous ses porteurs. La prudence de Yerushalmi, qui a tant œuvré à démêler l'écheveau des identités marranes et séfarades, doit ici nous servir de guide méthodologique [Yerushalmi, 1998].
Chapitre 2 : L'expulsion de 1492 et le chemin de l'Orient
Le décret d'expulsion promulgué par les Rois Catholiques en mars 1492 constitue la césure fondatrice de l'histoire séfarade. Des dizaines de milliers de Juifs quittèrent l'Espagne, tandis que d'autres se convertirent, rejoignant la masse ambiguë et douloureuse des conversos. André Chouraqui a décrit ce grand ébranlement et ses répercussions à travers tout le monde méditerranéen [Chouraqui, 1985]. Yerushalmi, pour sa part, a consacré des pages décisives au sort des marranes et des nouveaux-chrétiens d'origine hispano-portugaise, dont le destin se prolongea bien au-delà de l'année 1492 [Yerushalmi, 1998].
Pour les porteurs du nom Carmona, la donnée géographique établie par Toledano est éclairante : le nom se retrouve principalement dans les Balkans et dans l'Empire ottoman, et beaucoup plus rarement en Afrique du Nord [Toledano, 2003]. Cette répartition n'est pas fortuite. L'Empire ottoman, sous Bayezid II, accueillit avec faveur les exilés d'Espagne, y voyant un enrichissement humain et économique pour ses provinces. Salonique, Constantinople, Andrinople, puis plus tard Smyrne, devinrent les capitales de cette nouvelle Sépharade orientale.
Le fait que le nord de l'Afrique — pourtant proche géographiquement de l'Espagne — ait moins reçu de Carmona que l'Orient ottoman mérite qu'on s'y arrête. Les travaux de Hirschberg sur l'histoire des Juifs d'Afrique du Nord et ceux d'Eisenbeth sur leur onomastique confirment la rareté relative du patronyme dans les registres maghrébins [Hirschberg, 1981] ; [Eisenbeth, 1936]. Cette absence relative constitue, par contraste, un argument a contrario en faveur de l'orientation orientale de la lignée : c'est vers l'Égée et les Balkans qu'il faut chercher les Carmona, non vers Fès ou Tlemcen. Les répertoires bibliographiques d'Attal permettent de mesurer l'ampleur, mais aussi les limites, de la documentation nord-africaine disponible sur ces questions [Attal, 1973].
Chapitre 3 : Izmir (Smyrne), foyer de la lignée
La notice familiale place l'établissement principal des Carmona à Izmir, la Smyrne des Européens, port majeur de l'Empire ottoman sur la mer Égée. Cette localisation est cohérente avec tout ce que l'histoire nous enseigne du judaïsme smyrniote.
Smyrne connut, à partir de la fin du XVIe et surtout au XVIIe siècle, un essor commercial spectaculaire qui en fit l'une des grandes places du Levant. Les marchands séfarades y jouèrent un rôle de premier plan, servant d'intermédiaires entre l'intérieur anatolien et les négociants européens — Vénitiens, Français, Hollandais, Anglais — installés dans les échelles du Levant. La notice qui nous est transmise décrit précisément une famille « active dans le commerce levantin et la vie communautaire ». Cette double vocation — négoce et engagement communautaire — correspond au profil typique des grandes familles juives smyrniotes, dont les plus prospères assumaient des fonctions de direction au sein de la kehila.
Ici s'opère une intersection entre la mémoire familiale et le savoir historique : la tradition qui fait des Carmona des commerçants et des notables communautaires d'Izmir se trouve confortée par le tableau général que dressent les historiens du judaïsme ottoman. Toutefois, en l'absence d'un dépouillement d'archives spécifiquement consacré à cette lignée — registres rabbiniques, pinkasim communautaires, actes notariés des consulats européens de Smyrne — nous devons qualifier cette concordance de probable plutôt qu'établie. La vraisemblance est forte ; la preuve documentaire nominative reste, en l'état de notre information, à produire. Il serait malhonnête de présenter comme un fait attesté ce qui demeure une reconstitution plausible fondée sur la cohérence du contexte.
Chapitre 4 : Les Carmona dans le monde ottoman — figures et fonctions
Au-delà de Smyrne, le nom Carmona apparaît dans plusieurs foyers du judaïsme ottoman, ce qui témoigne de sa diffusion balkanique et anatolienne relevée par Toledano [Toledano, 2003]. À Constantinople comme à Salonique, des porteurs de ce nom figurent parmi les notables, les négociants et parfois les hommes proches du pouvoir.
Salonique, que Gilles Veinstein a justement nommée la « ville des Juifs », offrit à la population séfarade une densité et une autonomie communautaires uniques dans tout l'Empire : les Juifs y formèrent longtemps une majorité relative, structurée en congrégations issues des différentes villes d'origine ibérique [Veinstein, 1992]. Dans un tel environnement, un patronyme d'origine andalouse comme Carmona s'inscrivait naturellement dans la mosaïque des congrégations dites « des expulsés » (megorashim).
La tradition orale et certaines chroniques évoquent, à Constantinople, des Carmona ayant occupé des fonctions financières auprès de la cour ou de dignitaires ottomans — profil du sarraf (banquier-changeur) ou du fermier d'impôts, rôles où les élites juives et arméniennes étaient nombreuses. Nous ne rapportons ce point qu'avec la plus grande réserve : il relève, en l'état, davantage de la mémoire transmise que de l'archive vérifiée dans le cadre du présent ouvrage. On ne saurait, sans dépouillement direct des sources ottomanes, attribuer avec certitude tel épisode précis à la lignée que nous suivons. Le lecteur retiendra la vraisemblance du profil socio-professionnel — négociants, financiers, notables communautaires — sans en fixer prématurément les détails biographiques.
Cette prudence s'impose d'autant plus que le nom, porté par plusieurs familles distinctes, ne garantit pas l'unité de souche. Comme le rappelle la méthode onomastique de Toledano, un même patronyme peut recouvrir des lignées sans lien de parenté, réunies seulement par une origine géographique commune [Toledano, 1999].
Chapitre 5 : Mémoire, transmission et permanence du nom
Toute grande famille séfarade se raconte à elle-même à travers un récit — parfois teinté de légende — qui relie le présent à la splendeur perdue de la Sépharade médiévale. Les Carmona n'échappent pas à cette économie de la mémoire. La conscience d'une origine andalouse, la fierté d'un enracinement smyrniote, le souvenir des synagogues et des fonctions communautaires : autant d'éléments qui, transmis de génération en génération, constituent le patrimoine immatériel de la lignée.
Ce registre de la mémoire transmise doit être accueilli avec respect, mais aussi avec discernement. Les récits familiaux tendent naturellement à ennoblir les origines, à combler les lacunes documentaires par des figures glorieuses, à unifier ce que l'histoire a peut-être laissé épars. L'historien ne les rejette pas : il les situe. Ils disent une vérité — celle de l'identité vécue et revendiquée — qui n'est pas nécessairement celle des actes notariés.
La langue elle-même fut un vecteur de cette transmission. Le judéo-espagnol, ou ladino, parlé par les Juifs d'Izmir, de Salonique et de Constantinople, conserva pendant plus de quatre siècles la mémoire linguistique de l'Espagne perdue. Porter le nom d'une ville andalouse tout en parlant une langue héritée de la Castille du XVe siècle : c'est là toute la condition séfarade, faite de fidélité obstinée à un pays qui l'avait pourtant chassée. La saga des Juifs d'Afrique du Nord et d'Orient, telle que la retracent des ouvrages de synthèse contemporains, illustre cette dialectique de la perte et de la fidélité [Goldenberg, 2014].
Nous rangeons donc ce chapitre sous le signe de la mémoire et du transmis, non de l'archive : il rend compte de ce que la famille dit d'elle-même et de ce que la tradition lui a légué, sans prétendre à la certitude documentaire.
Chapitre 6 : Le XXe siècle, entre dispersions et effacements
Le XXe siècle bouleversa les communautés séfarades d'Orient et du Maghreb. À Smyrne, le grand incendie de 1922, consécutif à la guerre gréco-turque et à la fin de l'Empire ottoman, ravagea la ville et provoqua le départ ou la ruine de nombreuses familles. La communauté juive smyrniote, longtemps prospère, entra dès lors dans une phase de déclin démographique, accentuée par les émigrations successives vers la France, les Amériques, et plus tard Israël.
Pour les Carmona d'Orient, comme pour tant de familles séfarades, le siècle fut celui de la dispersion : de Smyrne vers l'Europe occidentale, de Salonique — dont la communauté fut anéantie par la déportation nazie durant la Seconde Guerre mondiale — vers les rares refuges possibles. L'histoire tragique des Juifs sous les régimes de persécution a été documentée pour l'Afrique du Nord par Michel Abitbol dans son étude sur la période de Vichy [Abitbol, 1983], et pour d'autres aires par une abondante littérature. Pour les branches éventuellement établies au Maroc ou dans le monde arabe, les travaux de Robert Assaraf sur l'histoire contemporaine des Juifs du Maroc éclairent le contexte des dernières décennies [Assaraf, 2005].
Nous qualifions ce chapitre de probable dans la mesure où il applique à la lignée Carmona les grands mouvements attestés de l'histoire séfarade du XXe siècle, sans pouvoir retracer, faute d'archives familiales dépouillées ici, le parcours individuel de chaque branche. La trajectoire d'ensemble — déclin des foyers historiques, dispersion vers de nouveaux pays, recomposition des identités — est solidement établie ; son application au détail de la famille demeure une inférence raisonnée.
Conclusion
Au terme de ce parcours, la lignée Carmona apparaît comme un miroir fidèle du destin séfarade dans son ensemble. Son nom, ethnique andalou tiré de la ville de Carmona près de Séville, porte inscrit en lui-même le souvenir d'un lieu d'origine ; sa géographie de diffusion, orientale plutôt que maghrébine, la rattache aux grands foyers du judaïsme ottoman — Smyrne au premier chef, mais aussi Salonique et Constantinople [Toledano, 1999] ; [Toledano, 2003].
Ce que l'on peut affirmer avec assurance relève de l'onomastique et du contexte : l'origine du nom, sa répartition, l'insertion probable de la lignée dans le commerce levantin et la vie communautaire smyrniotes. Ce qui demeure de l'ordre de la mémoire transmise — les figures glorieuses, les fonctions précises auprès du pouvoir ottoman, la continuité biologique depuis l'Andalousie médiévale — mérite d'être conservé comme patrimoine identitaire, mais non confondu avec le fait établi. L'honnêteté de l'historien consiste précisément à maintenir cette distinction.
Le Grand Livre des Carmona reste ainsi un ouvrage ouvert : il appelle le dépouillement des pinkasim de Smyrne, des archives consulaires du Levant, des registres rabbiniques de Salonique et de Constantinople. C'est à ce prix que la mémoire deviendra histoire, et que la vraisemblance cédera la place à la certitude.