Chapitre 4 : Le monde des cognomes juifs d'Italie
Pour mesurer la place des Blaskopf, il faut replacer leur nom dans l'écosystème onomastique des juifs d'Italie, dont Schaerf fut l'un des premiers cartographes [S. Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia, Firenze, 1925]. Les patronymes juifs italiens forment un ensemble d'une grande diversité, reflet des strates successives de peuplement. On y distingue plusieurs grandes catégories, dont la connaissance est solidement établie par la recherche onomastique.
La première catégorie regroupe les noms tirés de toponymes, c'est-à-dire de lieux d'origine : ainsi de nombreuses familles juives italiennes portent le nom de la ville ou de la région dont leurs ancêtres étaient issus — Modena, Pisa, Volterra, Montefiore, Ravenna, ou encore Ascoli. Ces noms témoignent d'une mobilité interne à la péninsule, le lieu de départ devenant marque d'identité au lieu d'arrivée. Une seconde catégorie rassemble les noms d'origine biblique ou hébraïque, dérivés de prénoms patriarcaux ou de fonctions religieuses, comme les multiples variantes liées au sacerdoce (Cohen, Sacerdoti, Sacerdote) ou à la lévitique (Levi).
Une troisième catégorie, à laquelle se rattache vraisemblablement Blaskopf, est celle des noms d'origine étrangère, importés par les vagues de migration : noms d'origine ibérique apportés par les exilés séfarades après 1492, noms d'origine provençale ou française, et noms d'origine germanique ou ashkénaze. Ces derniers, tels que Morpurgo (de Marburg), Luzzatto (de Lusace, selon une étymologie répandue), Ottolenghi ou Tedesco (« l'Allemand »), signalent précisément l'ascendance des familles venues du nord. Blaskopf, par sa forme, appartient sans ambiguïté à ce dernier groupe, celui des cognomes qui portent dans leur sonorité même la mémoire d'une origine transalpine.
Cette typologie, établie par les travaux d'onomastique, permet de comprendre que le nom Blaskopf n'est nullement isolé : il est l'un des nombreux jalons d'une histoire faite de mobilité, où l'Italie juive s'est constituée par sédimentation de migrants venus de tous les horizons de la diaspora. Recenser un tel nom, comme le fit Schaerf, c'est rendre justice à cette pluralité fondatrice. La présence d'un patronyme germanique parmi les juifs d'Italie n'est pas une curiosité, mais la trace ordinaire d'un monde de circulations.