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Zakhor
21 décembre 1880 · Paris

Le lycée des filles

Un député alsacien fait voter l'entrée des filles au lycée public. Il faudra encore quarante ans pour qu'elles y passent le même baccalauréat que les garçons.

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Camille Sée est né à Colmar le 10 mars 1847. Juriste, républicain, il est député de la Seine de 1876 à 1881, dans la première législature de la République enfin installée.

Il est juif, neveu du médecin Germain Sée, et sa famille est de celles que l'Alsace a fournies en nombre à l'administration et à la médecine françaises du XIXᵉ siècle. Après 1871 et l'annexion de l'Alsace, ces familles ont choisi la France — et la République qui s'y construit.

Ce qui existait avant, c'est-à-dire presque rien

Avant 1880, une jeune Française qui voulait poursuivre ses études au-delà du primaire n'avait le choix qu'entre les établissements confessionnels et les cours secondaires créés en 1867 par Victor Duruy — des cours du soir, sans diplôme au bout.

L'enjeu n'est pas seulement scolaire, et les débats parlementaires le disent sans détour : la République se bat pour l'école, et elle constate que l'éducation des filles lui échappe entièrement. Qui instruit les mères oriente les familles.

La loi du 21 décembre 1880

Le texte porté par Sée institue un enseignement secondaire public pour les jeunes filles : des lycées et collèges d'État, dotés de leurs propres programmes.

Il est complété l'année suivante par la création d'une École normale supérieure de jeunes filles, à Sèvres, chargée de former les professeurs — car il n'existait personne pour enseigner dans ces établissements.

Sée quitte le Parlement en 1881 pour le Conseil d'État. Il continuera de suivre l'application de sa loi jusqu'à sa mort, en 1919.

Une porte ouverte à moitié

Il faut dire ce que la loi ne fait pas, sans quoi on la lit comme une victoire pleine qu'elle n'était pas.

Les programmes des lycées de filles étaient distincts de ceux des garçons : ni latin ni grec, un enseignement conçu pour former des épouses et des mères cultivées, et — c'est le point décisif — ils ne conduisaient pas au baccalauréat.

Or le baccalauréat commandait l'accès à l'université et donc aux professions. Les filles avaient un lycée ; elles n'avaient pas la clé qui en ouvrait la suite. L'alignement complet des programmes et du diplôme n'interviendra qu'en 1924.

C'est le genre de délai qu'il vaut la peine de compter : quarante-quatre ans entre l'ouverture de la porte et le droit de la franchir.

Une génération, et ce qu'elle doit à une loi

Les premières lycéennes de la République sont pourtant sorties de là, et avec elles les premières générations de femmes professeurs, médecins, avocates, dans les décennies qui ont suivi.

On associe rarement cette loi à l'histoire juive, et ce serait forcer le trait que d'y voir une conséquence directe de la judéité de son auteur — Camille Sée était un républicain avant tout, et il l'aurait portée quelle qu'ait été sa naissance.

Il vaut mieux dire les choses ainsi : une génération de Juifs alsaciens émancipés en 1791 a servi la République qui l'avait faite citoyenne, et l'un d'eux a signé la loi qui a ouvert le lycée aux filles de France.