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Zakhor
1901 – 1906 · New York

Quinze mille articles

Six cents savants, douze volumes, cinq ans. La première encyclopédie juive moderne est écrite en anglais, à New York, par des Européens qui n'en sortiront pas indemnes.

ÉtabliJewish EncyclopediaScience du judaïsmeÉditionAnglais

Isidore Singer, né en Moravie en 1859, conçoit dans l'Europe des années 1890 le projet d'une encyclopédie juive complète, écrite selon les méthodes de la Wissenschaft des Judentums — la science historique et critique du judaïsme née à Breslau et à Berlin.

Il ne trouve pas d'éditeur en Europe. Il s'installe aux États-Unis en 1895 pour porter le projet, et convainc la maison Funk & Wagnalls.

The Jewish Encyclopedia paraît en douze volumes entre 1901 et 1906 : plus de quinze mille articles, plus de six cents contributeurs.

Ce que cette entreprise supposait

Écrire l'ensemble du judaïsme — histoire, religion, littérature, coutumes — avec les outils de la critique historique, c'était appliquer à sa propre tradition des méthodes forgées pour étudier celle des autres.

L'ouvrage traite donc du Talmud comme d'un corpus daté et composite, des figures bibliques comme d'objets d'histoire, des rites comme de faits sociaux. Cela heurtait, et cela heurte encore.

Le choix de l'anglais est l'autre décision majeure. Le savoir juif s'écrivait en allemand, en hébreu, en français. Le publier en anglais, à New York, c'était admettre que le centre de gravité se déplaçait.

Ce qu'elle a de daté

Il faut le dire nettement, parce que cette encyclopédie est massivement citée : elle a plus de cent vingt ans.

Elle ignore tout de la gueniza du Caire dans son ampleur, des manuscrits de la mer Morte, des fouilles du XXᵉ siècle. Certaines de ses notices reflètent les préjugés savants de leur temps — sur les communautés orientales notamment, traitées avec une condescendance visible.

Elle est aussi antérieure à tout ce qui a suivi, et son article sur les Juifs d'Europe orientale décrit un monde qui existait encore.

Pourquoi elle sert encore

Parce qu'elle est libre de droits, intégralement numérisée, et qu'aucun autre ouvrage ne couvre autant de vedettes obscures — des rabbins de province, des imprimeurs, des communautés minuscules dont personne n'a reparlé depuis.

Pour des milliers de sujets, sa notice reste la seule qui existe.

C'est une situation inconfortable et courante : on s'appuie sur un ouvrage qu'on sait dépassé, faute de successeur sur ce périmètre. L'Encyclopaedia Judaica de 1972, puis celle de 2007, l'ont remplacée sur les grands articles, pas sur la longue traîne.

Ce qu'il faut faire en la citant

La règle est simple et elle vaut pour tout le monde : citer sa date.

Une notice de 1903 sur une communauté de Galicie n'est pas fausse, mais elle décrit l'état d'une question en 1903, par un auteur qui écrivait avec les moyens et les partis pris de 1903.

Singer est mort en 1939 à New York. Il avait donné au judaïsme de langue anglaise son premier grand instrument de référence — et un instrument qu'on n'a jamais complètement remplacé.