Le Projet Zakhor.ai
La mémoire des lignées juives à l’âge des machines
Un essai de dix-huit chapitres sur ce que ce projet tente, ce qu’il risque et ce qu’il engage — écrit six semaines après la naissance du corpus, par un collectif qui ne sait pas encore s’il va réussir.
Ce n’est pas une présentation de la plateforme. C’est un examen. Le livre donne les chiffres tels qu’ils sont, nomme les objections les plus dures qu’on puisse lui adresser, et convoque deux cents grandes figures du judaïsme — d’Abraham à Yerushalmi — dont beaucoup désapprouvent. Yerushalmi, qui a donné son nom au projet, referme l’ouvrage sur une question et non sur une bénédiction.
Aucun chiffre n’y est inventé : ceux qui y figurent proviennent de la base de production, relevés les 29 juillet et 2 août 2026. Aucune citation n’y est fabriquée puis attribuée à un auteur réel. Là où une source est incertaine, le texte le dit.
- 01PréfaceCe que je n'ai pas su demander à temps
- 02IntroductionMille quatre cent seize (1 416) livres et seize (16) contributions
- 03GenèseD'un PDF de famille à un corpus
- 04ObjectifsCe que nous essayons de faire, et dans quel ordre
- 05Le projet politiqueUne souveraineté documentaire
- 06Le projet historiqueÉcrire l'histoire sans historiens ?
- 07Le projet mémorielLe registre et la voix
- 08Le projet populaireUne archive que le peuple écrit
- 09L'arche de Noé du XXIᵉ siècleCe qu'on emporte, ce qu'on laisse
- 10Morphologie des lignéesCe que six mille quatre cent quarante (6 440) histoires ont en commun, et ce qu'elles refusent de partager
- 11La machinerieCe qui tourne pendant qu'on dort, et ce que cela coûterait en hommes
- 12Comment qualifier la réussiteContre les métriques qui mentent
- 13Si la collecte est richeCe qu'on pourra faire du matériau — et ce qu'il ne faudra jamais en faire
- 14Le futur du projetCent ans, cinq cents ans, mille, deux mille, dix mille
- 15Si l'outil avait existéQuatre uchronies, et ce qu'elles coûtent
- 16Regards croisésDeux cents (200) figures du judaïsme examinent le projet
- 17ConclusionLe livre qui n'est pas fini
- 18Bibliographie raisonnée
Cités tels quels, dans la langue du livre ; les coupes sont marquées […].
Il y a une question que je n'ai pas posée à temps. Elle tenait en cinq mots, elle aurait pris une minute, et il aurait suffi d'un après-midi, d'un dimanche, d'un de ces déjeuners qui s'étirent et où l'on ne sait plus quoi dire de plus. Le nom entier d'une aïeule — celui d'avant le mariage, avec la ville où elle était née et l'année, si quelqu'un la savait encore. J'ai pensé le demander. J'ai pensé qu'il serait toujours temps.
Il n'a pas été toujours temps. C'est même remarquable, la vitesse à laquelle il cesse d'être temps. Une génération s'en va et emporte, sans le savoir, ce qu'elle croyait évident. Personne ne meurt en pensant qu'il détient une archive. On meurt en pensant qu'on a raconté cent fois cette histoire et que tout le monde la connaît. Or personne ne la connaît. Nous écoutions distraitement, nous étions jeunes, nous avions autre chose à faire, et nous étions certains que les vieux dureraient.
Ce livre est né de cette faute-là. Pas d'une intuition d'entrepreneur, pas d'une analyse de marché, pas d'un projet de recherche : d'une faute d'inattention, très ordinaire, que des millions de gens commettent chaque année dans toutes les familles du monde, et qui, dans une famille juive, se paie un peu plus cher parce qu'il y a déjà eu tant de choses perdues avant nous.
[…] J'ai découvert, en cherchant, trois choses que je ne soupçonnais pas. La première, c'est que l'essentiel de la mémoire juive n'est nulle part. Nous avons pris l'habitude de penser que le judaïsme est une civilisation d'archives, ce qui est vrai pour ses textes et radicalement faux pour ses gens. Nous avons le Talmud dans son intégralité et nous n'avons pas le nom du grand-père de la plupart d'entre nous. Les grandes familles rabbiniques sont documentées sur vingt générations ; les colporteurs, les tailleurs, les femmes surtout, ont disparu sans trace. Ce déséquilibre n'est pas un accident : l'archive conserve ce qui écrit, et ce qui écrit est ce qui a du pouvoir. Une histoire faite des seules sources disponibles est une histoire des puissants, même quand ils étaient pauvres.
Il y a une raison de hâte, et elle n'est pas seulement démographique.
La première raison, connue, est que la génération qui a vu le XXᵉ siècle s'en va. La deuxième, également connue, est que les archives familiales sortent des maisons au moment des successions, et que ce qui n'a pas de valeur marchande ne survit pas à un déménagement.
La troisième est neuve. Nous entrons dans une période où une photographie, une lettre manuscrite, un enregistrement de voix pourront être fabriqués sans qu'aucun examen ordinaire ne permette de les distinguer d'un original. La conséquence n'est pas que de faux documents circuleront — il en a toujours circulé. Elle est que les vrais perdront leur crédibilité, rétroactivement, tous ensemble. Le soupçon ne s'applique pas seulement aux documents à venir : il contamine ceux qui existent déjà, parce qu'il ne porte plus sur tel objet mais sur la possibilité même de l'objet.
Dans un tel monde, la valeur d'un document ne réside plus dans le document. Elle réside dans sa chaîne de garde : qui l'a déposé, quand, d'où il venait, qui l'a examiné, ce qu'on en a dit, à quel moment on a changé d'avis et pourquoi. Le versionnement intégral, l'attribution, la datation, le refus d'effacer — qui ressemblaient hier à des scrupules d'archiviste — deviennent la seule chose qui distingue un souvenir d'une hallucination.
C'est l'argument le plus fort du projet, et il ne lui appartient pas en propre : il vaut pour toute mémoire, de tout peuple, dans les décennies qui viennent. Il se trouve seulement que les Juifs ont quelques siècles d'avance dans la pratique consistant à conserver des textes en notant qui les a transmis, et de qui celui-là les tenait.
La famille Jona, de Venise. La notice tient en deux lignes et donne une date de fin : 1943. Giuseppe Jona était président de la communauté juive de Venise. En septembre 1943, les autorités allemandes lui demandèrent la liste des Juifs de la ville. Il détruisit les registres et se donna la mort.
Il n'y a rien à ajouter. On peut seulement noter ce que ce geste fait à un projet comme le nôtre, qui est fondé sur le principe du non-effacement : le seul acte qui ait sauvé des vies juives à Venise en septembre 1943 fut la destruction d'une base de données. Un registre de communauté est un instrument de transmission ; il est aussi, entre certaines mains, un instrument de mort. Giuseppe Jona a choisi entre la mémoire et les vivants, et il a choisi les vivants, en sachant qu'il détruisait la mémoire — la sienne comprise, puisque nous ne savons de sa famille que ce que cette phrase en dit.
C'est la seule objection à ce projet à laquelle nous n'avons pas de réponse. Nous avons des chiffrements, des exports, des licences ouvertes, des sauvegardes réparties. Nous n'avons rien contre l'usage qu'un État pourrait faire, un jour, d'une liste bien tenue de familles juives, de leurs lieux et de leurs descendants. Le corpus ne contient aucune donnée sur les personnes vivantes qu'elles n'y aient déposée elles-mêmes, et c'est la seule protection réelle : ne pas savoir. Ce n'est pas une réponse. C'est une prudence.
Le corpus en garde de beaux spécimens. Dolgonos, attesté dans la région de Kiev, sobriquet slave signifiant « long nez ». Harkavy, du slave garkavy, « celui qui grasseye » — nom porté par l'orientaliste Abraham Harkavy et par le lexicographe Alexander Harkavy, ce qui veut dire qu'une famille surnommée d'après un défaut d'élocution a donné deux hommes qui ont passé leur vie dans les mots. Alhoul, du Constantinois : « l'homme qui louche ». Bohbot, du berbère : « l'homme au gros ventre ». Didi, du berbère encore : « petite blessure », et par extension « celui qui a peur du moindre mal » — un patronyme qui signifie douillet. […] Il y a dans le corpus plus de familles nommées d'après leur petite taille que d'après une vertu.
Les noms de métier ont leur propre poésie involontaire. Beigel : « bretzel ». Puterman : « homme du beurre ». Zuckerbrot : « pain de sucre ». Belfer : « assistant du maître d'école », c'est-à-dire l'homme qui portait les enfants sur son dos jusqu'au heder les matins de boue. Szwajcer : « le Suisse », employé pour désigner un concierge, si bien que des familles polonaises se sont appelées « Suisse » pendant deux siècles sans que personne n'ait jamais vu les Alpes.
[…] Reste la question la plus intéressante, et elle nous concerne. Pourquoi les livres de ce corpus ne sont-ils jamais drôles ? Mille quatre-vingt-quinze Grands Livres de lignée, cinq millions de mots, et pas une plaisanterie. Ce n'est pas seulement que la machine qui les écrit n'a pas d'humour : un modèle de langue sait très bien produire du comique quand on le lui demande. C'est que le comique juif est un art du point de vue — il suppose quelqu'un qui a le droit de se moquer, parce qu'il est dedans. On ne peut pas rire d'une famille qu'on ne connaît pas ; on ne peut pas rire à sa place. […]
On ne mesure pas la vitalité d'une archive au nombre de ses pages : on la mesure à sa capacité de contenir une blague de famille.
L’ouvrage est pour l’instant disponible en français seulement. Sa traduction dans les treize langues du site suivra la même règle que les Grands Livres : aucun texte publié ne doit rester lisible dans une seule langue.
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