L'Alsace du XVIIIᵉ siècle abrite la population juive la plus nombreuse du royaume de France — quelques dizaines de milliers de personnes, réparties dans des dizaines de villages, exclues de la plupart des villes.
Elles vivent du prêt sur gage, du commerce du bétail et des grains, du colportage. Elles sont soumises à un droit de tolérance, un péage corporel sur les routes, et une organisation communautaire autonome répartie en districts rabbiniques.
Le rabbin de Basse-Alsace siège à Haguenau. La communauté y compte trente-quatre familles en 1735, soixante-quatre en 1784.
Les lettres patentes du 10 juillet 1784
Louis XVI publie cette année-là des lettres patentes en forme de règlement, obtenues en grande partie par l'influence de Cerf Berr de Medelsheim, fournisseur des armées et porte-parole des communautés alsaciennes auprès de la Cour.
Le texte est ambivalent, et c'est ce qui le rend intéressant. Il ouvre : les Juifs peuvent désormais exercer l'agriculture, l'industrie et certains métiers, dont ils étaient exclus.
Il ferme aussi : il supprime le péage corporel humiliant, mais soumet les mariages à une autorisation royale et ordonne l'expulsion de ceux qui n'ont pas de moyens d'existence déclarés.
Compter pour contrôler
Pour appliquer ce règlement, il faut savoir qui est là. Le même texte ordonne un dénombrement général des Juifs tolérés en Alsace.
Le résultat est publié : le « Dénombrement général des juifs qui sont tolérés en la province d'Alsace, en exécution des lettres-patentes de Sa Majesté en forme de réglement du 10 juillet 1784 ».
Localité par localité, il donne les chefs de famille, leurs épouses, leurs enfants, leurs domestiques. C'est un instrument de police : ceux qui n'y figurent pas ne sont pas tolérés.
Ce que ce registre est devenu
Ce document est aujourd'hui la source généalogique la plus importante pour les familles juives d'Alsace — et par ricochet pour une grande partie des familles juives de France, l'Alsace ayant fourni l'essentiel du judaïsme français du XIXᵉ siècle.
Il a été indexé, publié, mis en ligne. Des dizaines de milliers de personnes y retrouvent aujourd'hui un ancêtre nommé, daté, situé dans un village.
Le renversement mérite d'être noté sans en faire une leçon : un dénombrement conçu pour limiter une population est devenu, deux siècles plus tard, le moyen par lequel ses descendants la retrouvent.
Cinq ans avant
Ce règlement de 1784 est le dernier acte de l'Ancien Régime sur cette question. Cinq ans plus tard, la Révolution pose le problème autrement.
Cerf Berr, qui avait obtenu les lettres patentes, sera l'un de ceux qui plaideront pour la citoyenneté. Les Juifs dits portugais du Sud-Ouest l'obtiennent en janvier 1790 ; ceux d'Alsace et de Lorraine, beaucoup plus nombreux et beaucoup plus pauvres, doivent attendre le 27 septembre 1791.
Vingt mois d'écart entre deux populations du même royaume, et c'est la moins fortunée qui a attendu.