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Zakhor
IIIᵉ – IVᵉ siècle · Rome

Les verres dorés des catacombes de Rome

Des fonds de coupes à boire scellés dans le mortier des tombes : « bois, que tu vives », écrit sur un caveau.

EstabelecidoRome antiqueCatacombesMénorahVerre doré

Dans les catacombes juives de Rome, les corps étaient glissés dans des niches creusées à même le tuf, puis refermées d'un mortier encore frais. Avant qu'il sèche, on y enfonçait parfois un petit disque de verre de quelques centimètres, qui restait pris dans la maçonnerie, visible à qui passait dans la galerie obscure.

Ces disques comptent parmi les objets les plus étranges que l'Antiquité juive nous ait laissés : ils n'ont pas été faits pour les tombes, et c'est pourtant dans les tombes qu'ils ont survécu.

Six catacombes sous la ville

On connaît six catacombes juives à Rome : Monteverde, Vigna Randanini, deux sous la Villa Torlonia, Vigna Cimarra et la Via Labicana. Quatre seulement sont accessibles aujourd'hui. Leur usage intensif se place entre le IIᵉ et le IVᵉ siècle — l'entrée de la catacombe basse de la Villa Torlonia remonte à la fin du IIᵉ, celle du haut au milieu du IIIᵉ ou du IVᵉ.

Ce sont des cimetières de communauté, et ils parlent surtout par leurs inscriptions : cinq cent trente-sept ont été relevées dans l'ensemble, dont cinq cent vingt-neuf assurément juives. On y lit des noms, des âges, des fonctions de synagogue — archisynagogue, père de la synagogue, grammateus. Une société entière, en épitaphes.

L'essentiel est en grec, une part en latin, très peu en hébreu. Les juifs de Rome, installés là depuis le IIᵉ siècle avant notre ère, enterraient leurs morts dans la langue de tout le monde.

Un fond de coupe, pas un objet funéraire

L'objet lui-même est un tour de force d'atelier. Une feuille d'or est posée sur un disque de verre, puis gravée à la pointe — le dessin naît en creux dans le métal —, et l'ensemble est scellé sous une seconde couche de verre soufflée par-dessus. L'or est ainsi pris entre deux vitres et ne s'altère pas.

Ces disques sont des fonds de coupes : la base d'un bol ou d'un gobelet, découpée au moment de l'enterrement. Autrement dit, l'objet a d'abord été de la vaisselle — un cadeau, une pièce de table, une coupe de fête —, et il a servi de son vivant à celui qu'on enterrait. On les redécouvre à partir du XVIIᵉ siècle, quand on commence à explorer les catacombes romaines et qu'on les trouve encore fichés dans le mortier.

L'arche, les lions, la ménorah

Sur les pièces juives, le répertoire est reconnaissable entre tous. L'arche de la Torah occupe le haut, portes ouvertes sur ses rouleaux rangés à plat, parfois flanquée de deux lions. En dessous s'aligne le reste : deux ménorahs, un cédrat, une palme de loulav, une corne de chofar, parfois une amphore.

C'est l'iconographie standard du judaïsme de l'Antiquité tardive, la même qu'on retrouve sur les mosaïques de synagogue et les sarcophages, d'un bout à l'autre de la Méditerranée. Un fidèle de Sardes ou de Galilée aurait lu ce disque sans hésiter.

« Bois, que tu vives »

Beaucoup de ces verres portent une inscription, et elle est déconcertante : PIE ZESES. C'est du grec — « bois, que tu vives » — mais écrit en lettres latines, une formule de banquet qu'on lançait en levant sa coupe, l'équivalent romain du le-ḥayyim.

Elle n'a rien de funèbre, et elle n'a pas été composée pour un tombeau : c'est le mot de la fête, resté sur l'objet de la fête. Scellé dans le mur d'un caveau, il change entièrement de portée sans qu'une seule lettre ait bougé.

Moins de vingt sur cinq à six cents

Cinq à six cents verres dorés antiques nous sont parvenus. Moins d'une vingtaine portent des symboles juifs — moins de trois pour cent du corpus. Tout le reste est chrétien ou païen.

Or ils sortent des mêmes ateliers, avec la même technique et les mêmes formules d'accompagnement. Le disque juif n'est pas un objet à part : c'est le produit courant d'une verrerie romaine, commandé avec un autre programme d'images. Une communauté qui achète chez les mêmes artisans que ses voisins, et qui leur fait graver son arche à elle.

Ce que les murs peints compliquent

On aimerait conclure que ces familles s'interdisaient les figures. Les parois de la Vigna Randanini l'interdisent, justement. Sur une trentaine de chambres funéraires, quatre seulement sont décorées — et si certaines portent une iconographie juive, d'autres montrent tout autre chose : une Victoire ailée couronnant un athlète, une Fortune à la corne d'abondance, un hippocampe, des dauphins, des poissons, des béliers, des oiseaux.

L'explication la plus souvent avancée est que ces salles appartenaient à un hypogée païen antérieur, racheté ensuite pour des sépultures juives. Si c'est le cas, il faut en tirer la conséquence : on a enterré les siens sous ces peintures sans les effacer. La spécialiste Jessica Dello Russo, de l'International Catacomb Society, dit plus simplement que la présence de ces figures dans un cimetière juif reste une énigme.

Zakhor la laisse ouverte. Elle vaut mieux qu'une règle générale : elle montre une communauté qu'on ne peut pas déduire de ses principes, et qu'il faut aller regarder.

Une coupe scellée dans un mur

Reste le geste, qui est le vrai sujet. Au moment de refermer la niche, quelqu'un a coupé le pied d'une coupe qui avait servi à boire, et l'a enfoncé dans le mortier pour que la tombe se reconnaisse.

Ces familles n'ont pas commenté la mort ; elles n'ont laissé ni traité ni consolation. Elles ont scellé dans le mur ce qui avait servi à vivre, avec dessus un souhait de vie — et c'est à peu près tout ce qu'elles nous disent d'elles-mêmes.