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Zakhor
1831 – 1912 · Tanger, Tétouan, Mogador

L’interprète

Le traducteur officiel du roi de France ne comprenait pas le sultan. Il a fallu aller chercher un Juif de Tanger.

EstabelecidoMarocDrogmansProtectionIntermédiaires

En 1831, le comte de Mornay conduit une mission française auprès du sultan Moulay Abderrahmane. Il emmène Desgranges, interprète officiel, formé aux langues orientales à Paris.

Desgranges ne suit pas. L’arabe du Maroc n’est pas celui qu’il a appris.

Il faut faire appel à Abraham Benchimol, interprète juif du consulat de France, qui, lui, comprend.

Le métier

Torjman, truchement, drogman : trois mots pour la même fonction, et le dernier a fini par désigner un statut.

Les Juifs du Maroc l’exerçaient parce qu’ils vivaient aux deux endroits à la fois — dans la langue du pays et dans celle du commerce européen, souvent l’espagnol ou l’italien hérité des expulsions.

Des notables juifs de Tanger et de Tétouan ont occupé des postes de consul, vice-consul et interprète de légation. La mission de 1831 a d’ailleurs laissé une autre trace : Delacroix y était, et son carnet marocain est plein de la famille Benchimol.

Les marchands du sultan

Une autre catégorie existait, distincte : les tujjar al-sultan, marchands du sultan, nommés par dahir royal.

Ils recevaient des avances de fonds, des logements et des entrepôts dans la casbah, et servaient d’agents commerciaux de la couronne. Les Corcos, les Benattar, les Toledano, les Pallache ont tenu ce rôle entre le Maroc et l’Europe.

Là encore, c’est une charge et non un droit : elle se donne, elle se retire.

La protection, et ce qu’elle a détruit

À partir de 1856, les puissances européennes accordent des « protections » à des sujets marocains, musulmans comme israélites, au titre — réel ou fictif — de drogman, de censal ou de mokhalet.

Le protégé échappe à l’impôt et à la justice du sultan pour relever d’un consulat étranger. Le système est massivement détourné : on achète des protections, on les revend.

Il a soustrait des milliers de personnes à l’autorité marocaine, affaibli l’État chérifien, et préparé le protectorat de 1912. Les Juifs marocains en ont bénéficié individuellement et en ont payé le prix collectivement : la protection les a rangés, aux yeux du pays, du côté de l’étranger.

Ce que la position d’intermédiaire coûte

L’intermédiaire est indispensable aux deux parties et n’appartient à aucune. Il est le premier qu’on récompense et le premier qu’on accuse.

C’est la même position que le Juif de cour à Vienne, et elle finit rarement bien pour les mêmes raisons.

Ce que le Maroc a de particulier, c’est la durée : la fonction s’est exercée pendant des siècles, sans interruption, et une part de la mémoire juive marocaine se raconte encore par ces noms-là.