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Zakhor
1215 – 1269 · Rome, puis toute la chrétienté

La rouelle

Un concile décide qu’on doit pouvoir les reconnaître. Le motif inscrit au texte n’est pas la religion : c’est le risque qu’on couche avec eux par erreur.

EstabelecidoSigne distinctifLatran IVVêtementSéparation

Le 11 novembre 1215, Innocent III ouvre à Rome le quatrième concile du Latran, le plus important de tout le Moyen Âge occidental.

Le canon 68 impose aux Juifs et aux Sarrasins un vêtement distinctif.

Le motif écrit

Le texte donne sa raison : empêcher que des chrétiens n’entrent par erreur en relations charnelles avec eux.

Le canon restreint en outre la circulation des Juifs pendant la semaine sainte, et invite les autorités séculières à punir ceux qui insulteraient le Christ.

Il faut lire ce motif tel qu’il est. La mesure ne dit pas qu’il faut les humilier : elle dit qu’il faut les rendre reconnaissables. L’humiliation est ce qu’elle produit, pas ce qu’elle allègue.

La forme

Le concile n’a pas fixé le signe. Chaque royaume l’a inventé.

Dans les pays romans — France, Italie, Espagne —, c’est la roue : rota en latin, rouelle en français. En France à partir de 1217, un disque de feutre jaune ou rouge d’une dizaine de centimètres, cousu devant et derrière sur le vêtement de dessus.

En Angleterre, l’archevêque de Canterbury Étienne Langton impose en 1222 une bande blanche, plus tard jaune. En 1269, Saint Louis condamne à dix livres d’argent tout Juif trouvé en public sans son signe.

Ce que le signe rend possible

Il ne sert pas à savoir qui est juif : dans une ville médiévale, tout le monde le sait déjà.

Il sert à ce qu’un inconnu de passage le sache — et surtout à ce que l’appartenance devienne visible de loin, en permanence, sans qu’on ait à la déclarer.

C’est la différence entre une identité qu’on porte et une identité qu’on subit. Le signe fait d’une catégorie juridique un fait de rue.

Ce qu’on doit préciser

L’étoile jaune de 1941 n’est pas la rouelle de 1215, et l’assimilation des deux est une facilité qu’il faut refuser.

Le canon de Latran vise à séparer, non à exterminer ; il s’inscrit dans un ordre qui admet la présence juive, la juge nuisible et entend la contenir.

Mais l’outil, lui, a été repris tel quel — un morceau de tissu de couleur, cousu sur le vêtement, exigé sous peine d’amende. C’est ce qui rend l’histoire de cet objet nécessaire à écrire : un dispositif de contrôle survit très bien à l’intention qui l’a fait naître.