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Zakhor
1591 – 1593 · Livourne, Toscane

La Livournine

Un grand-duc a un port vide et besoin de marchands. Il promet aux conversos qu'on ne leur demandera pas ce qu'ils croyaient hier — et aucun ghetto.

EstabelecidoLivourneConversosFranchiseMéditerranée

À la fin du XVIᵉ siècle, Livourne n'est presque rien : un mouillage marécageux que les Médicis veulent transformer en grand port franc, face à Gênes et à Venise.

Ferdinand Iᵉʳ de Médicis, grand-duc de Toscane, promulgue en octobre 1591 un édit qu'il réédite avec quelques modifications en 1593. On l'appelle la Livornina.

À qui l'édit s'adresse

Le texte invite formellement les marchands de toute nation — levantins, ponentins, espagnols, portugais, grecs, allemands, italiens, juifs, turcs, maures, arméniens, persans et autres.

L'énumération est une politesse diplomatique. La cible réelle est nommée par ce qu'on lui promet : les conversos, ces Juifs baptisés de force dans la péninsule Ibérique et leurs descendants, qui tenaient des réseaux commerciaux d'Anvers au Levant.

Ce que le grand-duc promet

La liberté religieuse pleine. Une amnistie pour les délits commis antérieurement. De larges exemptions fiscales et la liberté de commerce.

Et surtout la clause décisive : les conversos pourront revenir au judaïsme sans être inquiétés. Autrement dit, l'Inquisition ne les poursuivra pas pour ce qu'ils faisaient ailleurs, ni pour ce qu'ils font ici.

Enfin, l'arrangement unique en Europe : les Juifs de Livourne s'administrent eux-mêmes, mais ne sont pas enfermés dans un ghetto. Ni quartier obligatoire, ni signe distinctif, ni restriction de circulation dans la ville.

Ce que cela n'était pas

Il faut se garder d'y voir une déclaration de tolérance en avance sur son temps. C'est un calcul économique, et il est explicite : le grand-duc veut des capitaux, des correspondants et des navires.

Le même XVIᵉ siècle italien enferme les Juifs à Venise depuis 1516, à Rome depuis 1555, et brûle le Talmud. La Livornina est une exception commerciale dans un paysage de fermeture, pas le signe d'un changement d'époque.

Elle a d'ailleurs été régulièrement reconfirmée par les souverains suivants — parce qu'elle rapportait.

Ce que le port est devenu

Livourne devient en un siècle l'une des grandes communautés séfarades d'Occident, avec une imprimerie hébraïque considérable qui expédiera des livres dans toute la Méditerranée, et notamment au Maghreb.

C'est de là que part la route du livre entre Livourne et l'Afrique du Nord — un objet historiographique documenté, qu'il ne faut pas confondre avec une prétendue structure de la mémoire juive : c'est une route commerciale, avec des imprimeurs, des colporteurs et des rabbins qui vont et viennent.

Un édit fiscal aura donc produit, sans l'avoir voulu, l'un des grands foyers du livre juif méditerranéen.