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Zakhor
XIVᵉ siècle – aujourd’hui · Europe centrale et orientale

La tour à épices

Un objet dont la forme n’est prescrite nulle part, et que les orfèvres juifs ont fait en tour pendant six siècles — puis en locomotive.

ProvávelHavdalaOrfèvrerieObjet rituelForme

À la fin du shabbat, la havdala sépare le jour saint des six autres. On bénit le vin, on bénit une flamme, et l’on respire des aromates.

Une boîte pleine d’épices passe de main en main, et chacun l’inhale.

La loi prescrit les aromates. Elle ne dit rien du récipient.

Ce que la forme est devenue

Depuis le Moyen Âge, l’objet est le plus souvent une TOUR : un fût, des créneaux, parfois une horloge, une girouette, un drapeau, et un petit toit qui s’ouvre.

Aucun texte ne le demande. On avance plusieurs explications : l’imitation des reliquaires et des tours à encens chrétiens que les orfèvres — souvent chrétiens eux-mêmes — savaient déjà faire ; le beffroi de la ville comme image de ce qui protège ; le rappel de la tour de David.

Aucune de ces hypothèses n’est établie, et c’est pourquoi ce récit porte le registre du probable. Ce qui est certain, c’est qu’une forme sans fondement légal s’est imposée pendant six siècles.

Ce que cela dit du rite

Le judaïsme prescrit énormément et représente peu. Là où la loi se tait, les communautés inventent — et ce qu’elles inventent ressemble à ce qu’elles voient autour d’elles.

L’objet rituel juif d’Europe est ainsi presque toujours un objet européen : la couronne de Torah suit les couronnes des princes, les rimonim suivent les fleurons d’orfèvrerie locale, la boîte à épices suit les tours.

Ce n’est pas une dilution. C’est la trace matérielle du fait qu’on habitait là.

La locomotive

Dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les communautés juives d’Europe centrale se prennent de goût pour des boîtes à épices miniatures et joueuses : des poissons articulés, des fleurs, des moulins.

L’une des plus connues est une locomotive en filigrane d’argent, œuvre d’Emanuel Eisler, orfèvre de Boskovice, en Moravie.

Une locomotive sur une table de havdala, c’est le siècle qui entre dans la maison. Rien dans le rite n’a changé ; ce qu’on tient dans la main, oui.

Ce que l’objet porte

La havdala est un moment de perte : le shabbat s’en va. La tradition dit qu’on respire les aromates pour consoler l’âme de ce départ.

L’objet le plus travaillé de la maison juive sert donc à adoucir une fin, chaque semaine, cinquante-deux fois l’an.

Les musées en conservent des milliers. Beaucoup viennent de collections dont les propriétaires ont disparu ; ils ont été rassemblés après-guerre sans qu’on sache toujours de quelle maison ils sortaient.