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Zakhor
mars 1879 · Koutaïssi, Géorgie

Les applaudissements

Neuf hommes d'un village géorgien sont jugés pour meurtre rituel. Quand le verdict d'acquittement tombe, la salle applaudit longuement — c'est une première dans l'Empire russe.

EstabelecidoGéorgieAccusation de sangJusticeEmpire russe

Les Juifs de Géorgie forment une communauté ancienne, de langue géorgienne, installée dans le Caucase depuis des siècles et distincte des Juifs ashkénazes de l'Empire russe, auquel la Géorgie est rattachée depuis le début du XIXᵉ siècle.

En 1878, dans le village de Satchkhéré, une fillette chrétienne disparaît. Neuf hommes juifs du village sont arrêtés et accusés de l'avoir enlevée et tuée pour se servir de son sang dans un rite.

Un procès rendu possible par une réforme

L'affaire est jugée à Koutaïssi en mars 1879, devant une cour issue des réformes judiciaires d'Alexandre II — procédure publique, débat contradictoire, avocats, jurés.

Ce détail institutionnel est le cœur de l'affaire. Trente ans plus tôt, une accusation de ce genre se serait réglée par une commission administrative et des aveux extorqués. Là, il faut produire des preuves devant un tribunal ouvert.

Des avocats de Saint-Pétersbourg viennent plaider. La presse russe suit. L'accusation s'effondre à l'audience.

Le verdict, et la salle

Les neuf accusés sont acquittés — et pour de bon, en audience publique. C'est la première fois dans l'histoire de l'accusation de meurtre rituel en Russie.

La décision est accueillie par des applaudissements nourris dans la salle.

Ce détail vaut d'être retenu, parce qu'il est rare. Le public d'un tribunal du Caucase, en 1879, applaudit l'acquittement de neuf Juifs accusés d'un crime rituel.

Ce qu'il ne faut pas en conclure

Trente-quatre ans plus tard, à Kiev, le procès Beilis se tiendra dans le même empire, avec les mêmes institutions judiciaires — et le jury, tout en acquittant l'accusé, reconnaîtra que le crime avait les caractères d'un meurtre rituel.

Koutaïssi ne marque donc pas la fin de quoi que ce soit. La calomnie a survécu à sa réfutation en justice, et elle y survivra encore.

Ce que ce procès démontre est plus limité et plus utile : une procédure publique, contradictoire, avec des avocats et des jurés, rend une accusation de ce type très difficile à soutenir. C'est la procédure qui a protégé, pas les convictions du siècle.

Une communauté peu racontée

Les Juifs géorgiens sont l'une des communautés les moins présentes dans le récit ordinaire de l'histoire juive — ni séfarades, ni ashkénazes, ni mizrahim au sens habituel.

Ils ont leur langue, le judéo-géorgien, leurs usages, et une longue coexistence avec l'Église géorgienne. La quasi-totalité a émigré en Israël dans les années 1970 et après 1990.

Le procès de Koutaïssi reste l'un des rares moments où cette communauté entre dans l'histoire générale — et c'est parce qu'on l'avait accusée.