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Zakhor
IIᵉ siècle av. J.-C. – IIᵉ siècle · Alexandrie

La sibylle juive

Pour parler aux Grecs, des Juifs d’Alexandrie empruntent la voix d’une prophétesse païenne et lui font annoncer le Dieu unique, en hexamètres.

ProvávelOracles sibyllinsAlexandrieApologétiquePseudépigraphes

Les sibylles sont, dans le monde grec, des prophétesses inspirées dont on recueillait les prédictions en vers. Rome conservait au Capitole des livres sibyllins qu’on consultait dans les crises.

À partir du IIIᵉ siècle avant notre ère, des auteurs juifs s’emparent de cette figure. Ils écrivent, en hexamètres grecs, des oracles qu’ils attribuent à une sibylle — et lui font dire le judaïsme.

Ce que la sibylle annonce

Sous leur plume, elle proclame l’unicité de Dieu, dénonce l’idolâtrie et l’immoralité, récapitule l’histoire d’Israël, et annonce un jugement — parfois un messie.

Les livres III à V du recueil conservé sont les plus anciens et proviennent pour l’essentiel de milieux juifs d’Alexandrie.

L’attribution des passages est un travail d’érudition délicat : le recueil a été remanié, augmenté et repris ensuite par des chrétiens. C’est pourquoi ce récit est au registre du probable.

Une stratégie, pas une supercherie

Écrire sous un nom d’emprunt était une pratique courante de l’Antiquité, et il ne faut pas la lire avec nos catégories.

Le calcul est transparent : un lecteur grec n’ouvrira pas la Bible des Juifs, mais il écoutera une sibylle, parce qu’il croit à ce genre-là.

C’est le même geste que la Septante, à l’autre bout : traduire pour être lu. Ici, on va plus loin — on emprunte non seulement la langue mais la forme littéraire et l’autorité de l’autre.

Ce que cela dit d’Alexandrie

La communauté juive d’Alexandrie était nombreuse, hellénisée, grecque de langue depuis des générations, et engagée dans une conversation permanente avec la culture qui l’entourait.

Philon y écrit une philosophie juive en catégories platoniciennes. La Septante y avait déjà rendu la Loi lisible en grec.

Les Oracles sibyllins sont la pointe la plus audacieuse de ce mouvement : un judaïsme qui ne se contente pas d’expliquer, mais qui se met à parler dans la bouche des dieux d’en face.

Ce qu’il en est advenu

Les chrétiens ont repris ces textes avec enthousiasme, y ajoutant les leurs, et y lisant des annonces du Christ. C’est par eux que le recueil nous est parvenu.

Les sibylles entrent ainsi dans l’art chrétien : Michel-Ange en peint cinq au plafond de la Sixtine, face aux prophètes d’Israël.

Des textes écrits par des Juifs d’Alexandrie pour convaincre des Grecs ont donc fini par orner une chapelle pontificale. Il n’existe guère de trajet plus improbable dans toute cette histoire.