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Zakhor
1942 – 1943 · Ghetto de Vilna

La brigade du papier

Chargés par les Allemands de trier les livres juifs à envoyer et ceux à détruire, quarante hommes et femmes en font sortir des caisses sous leurs vêtements.

ÉtabliVilnaBibliothèqueSauvetageYIVO

Vilna s'appelait la Jérusalem de Lituanie. Elle abritait le YIVO, l'institut scientifique yiddish fondé en 1925, et des bibliothèques qui rassemblaient des siècles de manuscrits, de livres et d'archives.

En 1942, l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg — l'organisme nazi chargé du pillage culturel — ordonne un tri. Il faut rassembler les meilleurs livres, œuvres d'art et pièces de musée juifs pour les expédier en Allemagne, où ils serviront à une future science des Juifs sans Juifs.

Environ un tiers devait être conservé pour les Allemands. Le reste partait au pilon.

Un travail d'esclave qui devient autre chose

Herman Kruk, directeur de la bibliothèque du ghetto, et Zelig Kalmanovitch, ancien directeur du YIVO, sont chargés de ce tri. Kruk recrute une équipe d'une quarantaine d'hommes et de femmes parmi l'intelligentsia du ghetto — dont les poètes yiddish Abraham Sutzkever et Shmerke Kaczerginski, qui prennent la tête de l'entreprise clandestine.

Ils travaillaient dans les locaux du YIVO, hors du ghetto, et rentraient chaque soir. Ce trajet quotidien est ce qui a rendu la chose possible.

Les Allemands les appelaient la brigade du papier. Ils ont gardé le nom.

Ce qu'ils faisaient sortir

Ils cachaient des feuillets et des livres sous leurs vêtements, au risque d'être fouillés à l'entrée du ghetto, où l'on pouvait être fusillé pour un morceau de pain.

Ce qu'ils sauvaient était caché dans des bunkers, des doubles cloisons, des caves du ghetto ; d'autres pièces étaient remises à des non-Juifs de confiance, dont la bibliothécaire lituanienne Ona Šimaitė ; d'autres encore dissimulées dans les combles du bâtiment du YIVO.

Des manuscrits de Theodor Herzl, des lettres de Tolstoï, des registres communautaires, des dessins de Marc Chagall, le journal du ghetto lui-même.

Ce qu'on leur reprochait

Il faut dire ce qui se disait dans le ghetto : que risquer sa vie pour du papier pendant que les gens mourraient de faim était une folie.

Kaczerginski l'a rapporté. Certains membres de la brigade faisaient entrer, dans le même mouvement, des armes et des vivres pour la résistance clandestine — ils choisissaient ce qu'ils portaient, chaque soir, sur leur corps.

Sutzkever a écrit qu'ils sauvaient les livres comme on sauve des vivants. C'est une phrase de poète, et elle décrit une décision qui se prenait tous les jours.

Après

Le ghetto est liquidé en septembre 1943. Le travail de la brigade s'arrête là. Beaucoup de ses membres sont tués ; Sutzkever et Kaczerginski s'échappent et rejoignent les partisans.

Vilna est reprise le 13 juillet 1944. Le 26, ils ouvrent un musée juif et se mettent à chercher les caches — dans les ruines d'un ghetto qui n'existe plus.

Ils en retrouvent une partie. Puis les autorités soviétiques ferment le musée et entreprennent à leur tour de détruire ce qui avait été sauvé des Allemands. Une nouvelle opération clandestine sortit une part des collections d'URSS ; d'autres pièces ne resurgirent qu'en 1991, dans une église de Vilnius où un bibliothécaire lituanien les avait cachées des Soviétiques.

Ce fonds est aujourd'hui partagé entre le YIVO de New York et Vilnius. Il a été sauvé trois fois, de trois pouvoirs différents.