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Zakhor
octobre 1897 · Vilna (Vilnius)

Treize dans un grenier

Six semaines après le premier congrès sioniste de Bâle, treize personnes se réunissent en secret à Vilna et fondent le parti qui répondra : notre pays, c'est ici.

ÉtabliBundYiddishSocialismeEmpire russe

Du 7 au 9 octobre 1897, treize personnes venues de cinq villes tiennent une réunion clandestine à Vilna. La police de l'Empire russe interdit ce genre de rassemblement ; on se retrouve donc dans un logement discret, et l'on ne prend pas de notes qu'on ne puisse brûler.

Elles fondent l'Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Lite, Poyln un Rusland — l'Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie. Le Bund.

Huit ouvriers sur treize

La composition de cette assemblée dit ce qu'elle voulait être. Sur les treize, huit étaient des travailleurs — pas des intellectuels venus organiser des travailleurs, mais des gens qui vivaient de leur métier.

Deux femmes au moins en faisaient partie : Marya Zhaludsky, couturière et militante de longue date, et Rosa Greenblat, tisserande. On les nomme ici parce que les récits de fondation les omettent régulièrement, alors qu'elles étaient dans la pièce.

Six semaines après Bâle

Le premier congrès sioniste s'était tenu à Bâle en août 1897. Le Bund naît six semaines plus tard, et la coïncidence de dates n'est pas fortuite : les deux mouvements répondent à la même question — que faire de la condition juive dans un empire qui la rend intenable.

Les réponses sont opposées. L'une dit : un pays à nous, ailleurs. L'autre dit : ce pays est le nôtre, et c'est ici qu'il faut le rendre vivable.

Le Bund défendra l'autonomie nationale et culturelle des Juifs là où ils vivent, et le yiddish comme langue — non par nostalgie, mais parce que c'est la langue que parlent les ouvriers qu'il organise. L'hébreu était celle des lettrés, le russe celle de l'administration.

Le parti qui a fondé l'autre

Quelques mois plus tard, en mars 1898, le Bund est l'un des fondateurs du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, dont le congrès constitutif se tient à Minsk. C'est-à-dire du parti d'où sortiront bolcheviks et mencheviks.

La cohabitation ne dura pas. La question de l'autonomie juive au sein du parti provoqua une rupture en 1903 ; Lénine tenait la revendication nationale juive pour une division du prolétariat.

Le Bund n'en devint pas moins l'organisation juive de masse la plus puissante d'Europe orientale, avec ses écoles, ses syndicats, sa presse, ses groupes d'autodéfense contre les pogroms.

Ce qu'il faut se garder de conclure

On raconte souvent cette histoire depuis sa fin — l'anéantissement du monde yiddish, et donc l'échec du pari bundiste face au pari sioniste. La conclusion est confortable, et elle est fausse comme raisonnement : ce qui a détruit ce monde n'était pas contenu dans le choix de 1897.

Ce que la réunion de Vilna établit est plus limité et plus solide. En octobre 1897, treize personnes ont considéré qu'une vie juive digne pouvait se construire là où elle était, dans sa propre langue, par ceux qui travaillaient — et elles se sont organisées pour cela pendant quarante ans.

Le grenier était petit. Ce qui en est sorti a tenu la moitié de l'Europe juive.