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Zakhor
vers 359 · Tibériade

La fin des témoins

Pendant des siècles, deux hommes venaient dire qu’ils avaient vu le croissant. Un jour on a cessé de les attendre, et le calendrier s’est mis à se calculer.

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Avant, chaque mois commençait par un témoignage. Deux hommes se présentaient devant le tribunal et déclaraient avoir vu le premier croissant de lune.

On les interrogeait séparément sur ce qu’ils avaient vu — l’inclinaison, la hauteur, l’heure. On confrontait leur récit aux calculs que le tribunal tenait pour lui-même.

Si tout concordait, le mois était proclamé. Des feux allumés de sommet en sommet portaient la nouvelle aux communautés.

Ce que ce dispositif suppose

Une autorité centrale reconnue, un territoire assez petit pour qu’un signal le traverse, et des gens qui acceptent d’attendre.

Les fêtes de l’année en dépendent : Pessah tombe quinze jours après le début de Nissan, et l’on ne sait donc pas à l’avance quel jour ce sera.

La chaîne des feux avait déjà été perturbée : la tradition rapporte que les Samaritains en allumaient de faux pour égarer le compte, et qu’on est passé aux messagers.

Ce qui casse

Après la destruction du Temple et la dispersion, prévenir chaque communauté du monde devient impraticable. Sous Constance II, la proclamation est en outre interdite.

La tradition attribue au patriarche Hillel II, vers 359, la publication d’un calendrier fixe et perpétuel : plus de témoins, plus de proclamation, un calcul que chacun peut faire chez soi.

L’attribution est contestée par les historiens — les sources sont tardives, et la fixation s’est probablement étalée sur plusieurs générations. D’où le registre du probable : le passage est certain, sa date et son auteur ne le sont pas.

Ce que le calcul a rendu possible

Le système repose sur le cycle babylonien de dix-neuf ans, adapté aux exigences rituelles : sept années sur dix-neuf reçoivent un mois supplémentaire.

Une communauté d’Espagne et une communauté de Babylonie célèbrent désormais Pessah le même jour sans avoir échangé un mot.

C’est ce qui a permis à la dispersion de rester UN peuple. Le calendrier a remplacé le territoire comme lieu commun.

Ce qu’on a perdu au passage

Le mois ne dépend plus de ce que quelqu’un a vu. Il dépend d’une formule.

Les Caraïtes ont refusé ce basculement et sont restés à l’observation — ce qui explique que leurs fêtes tombent parfois un jour à côté.

Le gain est immense et la perte est réelle : une religion qui envoyait des hommes regarder le ciel s’est mise à consulter un tableau. C’est le prix qu’il a fallu payer pour ne pas se diviser.