Salonique était, depuis l'accueil des expulsés d'Espagne en 1492, la ville la plus juive du monde méditerranéen — une majorité de sa population, une langue, le judéo-espagnol, et un port qui s'arrêtait le samedi.
Le 18 août 1917, un feu de cuisine — une femme faisant griller des aubergines, selon la version reçue — se propage. Le vent le pousse dans les ruelles étroites, sur les maisons de bois.
Trente-deux heures
L'incendie dure trente-deux heures et dévaste le centre de la ville. Environ neuf mille cinq cents maisons sont détruites, et soixante-dix mille personnes se retrouvent sans abri.
La ventilation est éloquente : environ cinquante-six mille Juifs, quinze mille chrétiens, dix mille musulmans. Le feu a frappé le quartier juif de plein fouet.
Trente-deux synagogues, des écoles, des bibliothèques, des archives communautaires sont perdues — et avec elles une part considérable de la mémoire écrite de quatre siècles.
Ce que la Grèce a décidé
Salonique venait d'être annexée par la Grèce, en 1912. Sous les Ottomans, on rebâtissait librement après un incendie ; le gouvernement grec fait l'inverse.
Il interdit la reconstruction spontanée, exproprie le centre sinistré et confie un plan d'urbanisme nouveau aux architectes Ernest Hébrard et Thomas Mawson. Les propriétaires reçoivent des titres qu'ils peuvent vendre ou faire valoir aux enchères des nouvelles parcelles — que la plupart, ruinés, n'ont pas les moyens d'acquérir.
Les habitants juifs appauvris sont relogés en périphérie, dans des quartiers construits pour eux à l'écart.
Une occasion, et le mot est employé
Il faut dire les choses comme les sources les documentent : le gouvernement grec a vu dans l'incendie une occasion de transformer la Salonique juive et ottomane en une Thessalonique grecque.
Ce n'est pas une reconstitution malveillante d'historien : le plan d'urbanisme, les débats et les correspondances de l'époque l'établissent.
La communauté n'a jamais retrouvé le centre-ville ni ses institutions. L'émigration s'accélère — vers la France, la Palestine, les Amériques.
Ce qui restait en 1943
Vingt-six ans plus tard, les Allemands déportent les Juifs de Salonique. Environ quarante-six mille personnes partent pour Auschwitz au printemps 1943 ; presque aucune ne revient.
L'immense cimetière juif, l'un des plus anciens et des plus grands d'Europe, est rasé la même année ; ses pierres serviront de matériau de construction dans la ville.
Deux destructions, à un quart de siècle d'écart, et de nature entièrement différente. Confondre les deux serait une faute. Mais la première avait déjà défait ce que la seconde a achevé.