L’accusation de profanation d’hostie apparaît en Europe au XIIIᵉ siècle : les Juifs auraient dérobé des hosties consacrées pour les transpercer et les faire saigner.
Elle suppose de leur prêter la croyance chrétienne en la présence réelle — ce qui est logiquement absurde, et ne l’a jamais gênée.
Elle avait déjà servi à Mayence en 1281 et 1283, à Munich en 1285, à Oberwesel en 1287, à Paris en 1290.
Röttingen
Le 20 avril 1298, dans le petit bourg franconien de Röttingen, un homme nommé Rindfleisch — noble local selon les sources — se dit chargé par le ciel de venger une hostie profanée et d’exterminer la race maudite des Juifs.
Il rassemble une foule et brûle les vingt et un Juifs de la ville.
Puis il va de ville en ville, suivi d’une troupe avide de pillage, exhortant les bourgeois à faire de même.
Six mois
La vague traverse la Franconie, la Souabe, la Hesse, la Thuringe, et s’achève à Heilbronn le 19 octobre 1298.
Cent quarante-six communautés sont détruites. Les estimations du nombre de morts vont de vingt mille à cent mille selon les sources, et il faut retenir l’ordre de grandeur, non le chiffre.
À Nuremberg, six cent vingt-huit personnes périssent le même jour. Parmi elles, Mordekhaï ben Hillel, l’une des grandes autorités talmudiques du temps, quarante-huit ans, avec sa femme et ses cinq enfants — le 22 av 1298.
Ce que l’État fait
Rien, pendant six mois. L’Empire est en pleine guerre de succession entre Adolphe de Nassau et Albert de Habsbourg, et personne ne tient le pays.
Albert, une fois installé, fait poursuivre et exécuter des participants — non pour le meurtre, mais parce que les Juifs étaient propriété impériale et que les tuer revenait à détruire un revenu.
Il inflige des amendes aux villes. C’est la seule sanction, et elle dit exactement ce qu’était la protection dont ils jouissaient.
Ce que 1298 annonce
C’est le premier massacre de masse allemand mené par un chef itinérant qui rassemble une foule de ville en ville.
Le mécanisme sera repris en 1336-1338 par les bandes de l’Armleder, puis en 1348-1349 pendant la peste noire, à une tout autre échelle.
Les Memorbücher — les livres de mémoire — des communautés rhénanes conservent les listes de noms. Ce sont eux, et non les chroniques chrétiennes, qui permettent aujourd’hui de compter.