En 1806, Napoléon convoque à Paris une Assemblée des notables juifs et lui soumet douze questions. Elles portent sur la polygamie, le divorce, les mariages mixtes, l'usure, l'autorité des rabbins, et sur ce que les Juifs de France considèrent comme leur patrie.
Les notables répondent. Mais leurs réponses n'engagent qu'eux : ce sont des avis d'hommes, non des décisions de droit religieux. L'Empereur veut davantage — il veut que ces réponses soient rendues contraignantes.
Il convoque donc, pour l'hiver suivant, un Grand Sanhédrin.
Ressusciter un tribunal mort depuis quinze siècles
Le Sanhédrin était le tribunal suprême de Jérusalem ; il avait cessé de fonctionner dans l'Antiquité tardive. Le reconstituer était un geste sans précédent, et parfaitement calculé.
L'assemblée siège du 9 février au 9 mars 1807, sous la présidence de David Sinzheim, grand rabbin de Strasbourg — le même qui avait présidé l'Assemblée des notables.
Elle compte soixante et onze membres, comme l'ancien tribunal. La répartition entre rabbins et laïcs varie d'une source à l'autre : on lit couramment quarante-cinq rabbins et vingt-six laïcs, mais d'autres décomptes inversent la proportion. Sur ce point, les relevés ne s'accordent pas.
Ce qui se joue derrière les douze questions
Les questions sur la polygamie ou l'usure ont l'air techniques. Elles ne le sont pas : chacune vérifie si la loi juive peut céder devant la loi civile.
La plus lourde est celle de l'appartenance. Les Juifs regardent-ils la France comme leur patrie, et les Français comme leurs frères ? La réponse est oui, sans réserve.
Le Sanhédrin distingue alors, dans la Loi, ce qui relève de la religion et ce qui relevait d'une organisation politique disparue avec l'État juif. Les prescriptions du premier ordre demeurent ; celles du second sont déclarées sans objet.
C'est la formule qui rend l'émancipation possible, et c'est aussi celle qui en fixe le prix : le judaïsme accepte d'être une religion, et rien qu'une religion.
Ce qui en est sorti, et ce qui a suivi
De là naît l'organisation consistoriale, en 1808 : une administration du culte juif calquée sur celle des autres cultes reconnus, avec ses circonscriptions, ses grands rabbins et sa tutelle d'État. Elle structure le judaïsme français jusqu'à la séparation de 1905, et sa forme survit encore.
La même année 1808, un décret que l'histoire a retenu sous le nom de décret infâme restreint pour dix ans le commerce et la circulation des Juifs de l'Est. On ne peut pas raconter le Sanhédrin sans lui : la reconnaissance et la brimade sont sorties du même bureau, à quelques semaines d'intervalle.
Un modèle exporté, et discuté depuis
L'exemple français a servi de référence à l'émancipation dans toute l'Europe occidentale. Beaucoup de communautés y ont vu la voie ; d'autres, notamment en Europe orientale, y ont vu une capitulation déguisée.
Le débat n'est pas clos, et il ne relève pas de la rubrique. Ce qu'on peut établir tient en une phrase : en mars 1807, une assemblée de rabbins et de notables a écrit, en son nom, que la fidélité à la Loi et la citoyenneté française ne se contredisaient pas — et personne, depuis, n'a pu faire comme si ce texte n'existait pas.