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Zakhor
1910 – 1912 · New York

La forme des crânes

Un anthropologue mesure les têtes de milliers d'immigrants et de leurs enfants. Le résultat détruit l'outil même dont la science raciale se servait.

ÉtabliFranz BoasRaceAnthropologieImmigration

Au début du XXᵉ siècle, l'anthropologie physique dispose d'une mesure qu'elle tient pour décisive : l'indice céphalique, le rapport entre la largeur et la longueur du crâne.

On le croit fixe, héréditaire, propre à chaque race. Il sert à classer les peuples, à en hiérarchiser les aptitudes, et il alimente directement les débats américains sur les quotas d'immigration.

Franz Boas, né en 1858 à Minden dans une famille juive allemande, professeur à Columbia, entreprend de le mesurer pour de bon.

Une étude qu'on lui a commandée

L'enquête est financée dans le cadre des travaux d'une commission fédérale sur l'immigration — c'est-à-dire par ceux-là mêmes qui cherchaient des arguments pour restreindre l'entrée.

Boas et son équipe mesurent des milliers de personnes à New York : des immigrants nés en Europe et leurs enfants nés en Amérique, dans les mêmes familles.

Le résultat est publié en 1912 sous le titre « Changes in the Bodily Form of Descendants of Immigrants ». Les enfants nés en Amérique diffèrent de leurs parents de façon significative — indice céphalique et stature compris.

Ce que ce résultat détruit

La forme du crâne, tenue pour un marqueur racial immuable, se révèle sensible au milieu en une seule génération.

L'instrument s'effondre donc de l'intérieur. Il ne s'agit pas de dire que les mesures étaient mal faites : il s'agit de montrer que ce qu'elles mesuraient n'était pas ce qu'on croyait.

Boas avait développé la même année, dans The Mind of Primitive Man, l'argument général : ce qu'on prend pour des différences de nature entre les peuples relève de l'histoire et de la culture, non de la biologie.

Une réserve qu'il faut donner

Les données de Boas ont été réanalysées à plusieurs reprises depuis les années 2000, avec des méthodes statistiques modernes, et les conclusions ont été discutées : certains chercheurs ont estimé l'effet plus faible qu'annoncé, d'autres l'ont confirmé.

Ce débat technique ne restitue rien à la théorie raciale — aucune des réanalyses ne rétablit l'indice céphalique comme marqueur héréditaire stable. Mais il mérite d'être mentionné, parce qu'une rubrique qui présenterait Boas comme définitivement démontré ferait exactement ce qu'il a passé sa vie à combattre.

Les livres brûlés à Kiel

En 1933, l'Allemagne nazie fait brûler les livres de Boas — à Kiel notamment, l'université où il avait obtenu son doctorat.

Il a formé aux États-Unis une génération d'anthropologues qui a déplacé la discipline entière : Ruth Benedict, Margaret Mead, Zora Neale Hurston, Melville Herskovits. Il est mort en 1942, à table, en pleine conversation — sur le racisme, rapporte-t-on.

Un homme a démonté l'outil favori de la science raciale en mesurant patiemment ce que cet outil prétendait mesurer. Il l'a fait avec l'argent de ceux qui espéraient le contraire.