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Zakhor
IXᵉ siècle · De l'Espagne à la Chine

Quatre routes

Un directeur des postes du calife décrit des marchands juifs qui vont de la France à la Chine et parlent six langues. C'est presque tout ce qu'on sait d'eux.

ProbableRadhanitesCommerceRoute de la soieAbbassides

Ibn Khordadbeh, Persan, directeur des postes et du renseignement dans une province du nord-ouest de l'Iran, écrit vers 870 un Livre des routes et des royaumes. C'est un manuel administratif : les itinéraires, les distances, les péages.

Au milieu de cet inventaire, il consacre un passage à des marchands juifs qu'il appelle Radhanites. Ils parlent, dit-il, l'arabe, le persan, le grec, le franc, l'andalou et le slave. Ils voyagent d'occident en orient et d'orient en occident, tantôt par terre, tantôt par mer.

Ce qu'ils transportaient

Il détaille les marchandises : des eunuques, des servantes, des garçons, du brocart, des peaux de castor, des fourrures de martre, des épées à l'aller ; du musc, de l'aloès, du camphre, de la cannelle au retour.

Il faut lire cette liste telle qu'elle est. Le commerce d'esclaves y figure en tête, et il n'y a pas de raison de l'escamoter : c'était l'un des trafics les plus lucratifs de l'époque, pratiqué par toutes les nations marchandes.

Quatre itinéraires

Ibn Khordadbeh décrit quatre routes. L'une par la Méditerranée et l'Afrique du Nord, jusqu'à l'Inde et la Chine ; une deuxième par la Syrie, l'Euphrate et le Golfe ; une troisième par Constantinople et la mer Noire ; une quatrième à travers l'Europe centrale et les terres slaves.

L'intérêt de ce système est ce qu'il rend possible : à un moment où la chrétienté latine et l'islam sont en guerre ouverte, des marchands qui n'appartiennent ni à l'une ni à l'autre peuvent traverser les deux.

Cette position d'intermédiaire n'est pas un privilège : c'est ce qui reste quand on n'est protégé nulle part. Elle a fait la fortune de ces hommes et elle expliquera plus tard leur vulnérabilité.

Ce qu'on ne sait pas, et c'est presque tout

Le nom même est discuté. Radhanite viendrait d'une région de Mésopotamie, ou du persan signifiant « qui connaît le chemin », ou de la vallée du Rhône. Aucune étymologie ne s'impose.

On ne sait pas s'il s'agissait d'une organisation, d'une famille étendue, d'un réseau lâche, ou simplement d'un mot par lequel un fonctionnaire arabe désignait des marchands juifs en général.

Et surtout : la source principale est un seul auteur, dans un seul passage. D'autres géographes arabes les mentionnent brièvement ; aucun document radhanite n'a été retrouvé. C'est pourquoi ce récit est au registre du probable.

Ce que leur trace laisse voir

Trois siècles plus tard, les lettres de la gueniza du Caire montreront le même type d'activité, documenté cette fois de l'intérieur : Ben Yiju écrivant d'Inde à Aden, avec ses cargaisons et ses comptes.

Entre les deux, il n'y a pas de continuité prouvée. Mais on voit la même chose deux fois — un commerce au long cours tenu par des gens dispersés qui se font confiance parce qu'ils partagent une loi, une langue d'écriture et des tribunaux.

C'est ce que quelques lignes d'un directeur des postes abbasside auront conservé d'un monde dont il ne reste aucune archive.