Kastoria, au bord d'un lac de Macédoine occidentale, abritait une communauté juive romaniote — de langue grecque, installée là depuis l'Antiquité, distincte des Séfarades arrivés après 1492.
Quand les Ottomans prennent la ville en 1385, cette communauté grécophone y est déjà ancienne. Elle vivra sous les Byzantins, les Ottomans, puis la Grèce, sans interruption.
Une ville où l'on se connaissait
Kastoria était petite — quelques milliers d'habitants —, et vivait de la fourrure. Les familles juives y étaient dans le métier depuis des générations, mêlées à la vie de la ville.
Les témoignages recueillis auprès des survivants et de leurs voisins insistent tous sur le même point : on se connaissait tous. Il n'y avait pas de quartier séparé, pas d'anonymat possible.
C'est ce qui rend la suite si difficile à raconter. Il n'y avait pas d'inconnus à trier.
La nuit du 24 mars
Dans la nuit du 24 mars 1944, la population juive de la ville est arrêtée et enfermée dans le gymnase de filles de Kastoria.
Sept cent soixante-trois personnes sont déportées vers Auschwitz. Sur une communauté d'environ neuf cents personnes, trente-cinq survivront.
Le même printemps, les Allemands vident de la même manière les communautés de Ioannina, de Corfou, de Rhodes — toutes romaniotes ou anciennes, toutes anéanties en quelques semaines, à un moment où la guerre était déjà perdue pour eux.
Ce que Chalkida permet de mesurer
À trois cents kilomètres de là, la communauté de Chalkida, romaniote elle aussi, a perdu vingt-deux personnes sur trois cent vingt-sept. Ses membres ont été cachés par leurs voisins, et l'évêque métropolite Grigorios a mis les objets du culte à l'abri dans son église.
La différence entre les deux villes ne tient ni à l'ancienneté, ni à la taille, ni à la langue. Elle tient à ce que les habitants et les autorités locales ont fait, dans un délai de quelques jours.
C'est le genre de comparaison qu'il faut manier avec prudence — les circonstances militaires, le relief, la présence de partisans jouaient aussi. Mais elle interdit de dire qu'il n'y avait rien à faire.
Ce qui reste
Il n'y a plus de communauté juive à Kastoria. Une part des rares survivants a refait sa vie à Istanbul, d'autres en Israël ou aux États-Unis.
Un monument porte les noms des martyrs de la ville. Le mot que les Juifs de Kastoria employaient entre eux pour dire leurs enfants — trezoros, les trésors, en judéo-espagnol — a donné son titre au film que des descendants ont consacré à cette communauté.
Deux mille ans de présence continue, effacés en une nuit et un train.