Aller au contenu
Zakhor
1691 – 1719 · Hambourg-Altona et Metz

Les sept livres de Glikl

Une veuve de quarante-cinq ans se met à écrire la nuit pour ne pas penser. Il en sort la première autobiographie d'une femme juive, et le meilleur document social de son siècle.

ÉtabliGliklYiddishFemmesCommerce

Glikl bas Yehouda Leib, née en 1646 à Hambourg, mariée à quatorze ans, mère de quatorze enfants, perd son mari Ḥayyim en 1689. Elle reprend les affaires de la maison — commerce de pierres précieuses, prêt, change — et les mène elle-même.

En 1691, à quarante-cinq ans, elle commence à écrire. Elle le dit sans détour : ce sont les nuits sans sommeil et les pensées noires du veuvage qui l'y ont poussée.

Sept livres, écrits en deux temps

Elle structure délibérément son texte en sept livres. Elle en achève cinq en 1699, s'interrompt, reprend en 1715, et termine les deux derniers en 1719. Elle meurt en 1724 à Metz, où un second mariage l'avait conduite — et où ce mari-là fit faillite, ce qu'elle raconte aussi.

Elle n'écrit pas pour publier. C'est une chronique de famille et un testament moral destiné à ses enfants et à leurs descendants.

Le texte est en yiddish — la langue qu'elle parlait, celle des femmes et de la vie quotidienne, quand l'hébreu était la langue des lettrés et des hommes.

Ce qu'on y trouve, et qu'on ne trouve nulle part ailleurs

Des dots négociées, des faillites, des voyages, des foires, des mariages arrangés d'un bout à l'autre de l'Europe. Les pogroms lointains et les rumeurs qui arrivent. L'année 1666, qu'elle a vécue adulte : elle raconte son beau-père expédiant des tonneaux de provisions à Hambourg pour être prêt à partir vers la Terre sainte, et les tonneaux restés là des années.

Elle mêle à tout cela des contes, des paraboles, des leçons de morale adressées à ses enfants — c'est la forme du testament éthique, et elle s'en sert avec liberté.

L'ensemble est le document le plus riche que nous ayons sur la vie matérielle et affective des Juifs ashkénazes du XVIIᵉ siècle. Et il est écrit par une femme d'affaires, pas par un rabbin.

Une langue qu'on ne lisait pas

Le yiddish était considéré comme un jargon, indigne de l'écrit sérieux. C'est en partie pour cela que ce texte est resté longtemps ignoré : le manuscrit ne fut publié qu'en 1896.

Les spécialistes de littérature en font aujourd'hui l'une des plus grandes réussites de la prose ashkénaze — en yiddish comme en hébreu — jusqu'à la fin du XVIIIᵉ siècle.

Le hasard est cruel dans un sens précis : si Glikl avait écrit en hébreu, on l'aurait lue plus tôt et moins bien. C'est parce qu'elle écrivait dans la langue de tous les jours qu'elle a pu tout dire.

Pourquoi elle compte deux fois

D'abord parce que c'est la première autobiographie connue d'une femme juive, et l'une des premières autobiographies de femme tout court en Europe.

Ensuite parce qu'elle corrige une image. On se représente volontiers la femme juive de l'ancien régime comme une figure d'intérieur, tenue à l'écart des affaires et des textes. Glikl tient des comptes, voyage, plaide, marie ses quatorze enfants à travers l'Europe — et écrit sept livres.

Elle n'était pas une exception héroïque. Elle était une femme d'affaires ordinaire de son milieu, qui a eu, elle, l'idée d'écrire.