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Zakhor
1909 · Francfort-sur-le-Main

Le six cent six

Un composé mis au rebut comme inefficace, repris deux ans plus tard par un chercheur japonais, devient le premier médicament conçu pour tuer un microbe sans tuer le malade.

ÉtabliMédecineFrancfortChimiothérapieScience

Paul Ehrlich, né en 1854 en Silésie dans une famille juive, dirige à Francfort un institut de recherche. Il a reçu en 1908 le prix Nobel de médecine, partagé avec Élie Metchnikoff, pour ses travaux d'immunologie.

Il poursuit alors une idée qu'il a formulée avant d'avoir les moyens de la démontrer, et qu'il appelle la balle magique : un composé chimique qui irait se fixer sur l'agent d'une maladie sans se fixer sur les cellules du malade.

Six cent six essais

Sa méthode est brutalement simple, et c'est elle qui est l'invention : synthétiser systématiquement des variantes d'un composé, et les tester une à une sur des animaux infectés.

Les dérivés de l'arsenic sont numérotés dans l'ordre. Le six cent sixième est testé en 1907 et mis de côté : jugé inefficace.

En 1909, un bactériologiste japonais, Sahachiro Hata, vient travailler à Francfort. Ehrlich lui demande de reprendre les composés écartés et de les essayer sur des lapins infectés par la syphilis. Le 606 se révèle remarquablement actif.

L'anecdote mérite d'être retenue pour elle-même : la découverte tenait à la décision de recommencer un essai déjà classé négatif, et à un chercheur venu d'ailleurs à qui l'on confia ce travail ingrat.

Ce que soignait le Salvarsan

Commercialisé sous le nom de Salvarsan, le 606 est le premier traitement réellement efficace de la syphilis — une maladie alors très répandue, incurable, qui menait à la démence et à la mort, et dont on ne parlait qu'à mots couverts.

Le médicament était difficile à administrer, toxique, et loin d'être une panacée. Il a néanmoins tenu jusqu'à l'arrivée de la pénicilline, une trentaine d'années plus tard.

Son importance dépasse la maladie qu'il traitait. Il établit qu'on peut concevoir un médicament — le fabriquer à dessein contre une cible — plutôt que le trouver dans une plante. C'est la naissance de la chimiothérapie.

Ce qu'on lui a fait payer

Le succès fut immédiat, et la campagne contre lui aussi. Ehrlich fut accusé d'avoir expérimenté sur des prostituées sans leur consentement, attaqué dans la presse, traîné en justice ; l'affaire tourna à la campagne antisémite, où l'on dénonçait le médicament juif et le profit qu'on en tirait.

Il fut fait citoyen d'honneur de Francfort en 1912, et mourut en 1915.

Ce qui suivit dit le reste. Sous le nazisme, son nom fut effacé des manuels, et la rue de Francfort qui le portait débaptisée. Elle porte de nouveau son nom.

Une méthode plus durable que le produit

Le Salvarsan n'est plus employé. Ce qui reste d'Ehrlich n'est pas une molécule mais une manière de chercher : cibler, cribler, numéroter, recommencer.

L'expression même de balle magique est passée dans le langage courant de la recherche, jusqu'aux thérapies ciblées d'aujourd'hui, qui en sont la descendance directe.

Il aura fallu six cent six essais, un abandon, et quelqu'un pour rouvrir le tiroir.