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Zakhor
23 juin 1858 · Bologne, États pontificaux

L'enfant baptisé

Une servante avait versé de l'eau sur le front d'un bébé malade. Six ans plus tard, la police du pape vient le chercher chez ses parents.

ÉtabliMortaraÉtats pontificauxBaptêmeOpinion publique

Le soir du 23 juin 1858, à Bologne, dans les États pontificaux, la police du pape se présente au domicile de la famille Mortara et emmène Edgardo, six ans.

Le motif : une ancienne servante catholique de la maison a déclaré l'avoir baptisé en secret alors qu'il était nourrisson et gravement malade. Elle craignait qu'il ne meure sans baptême et ne soit refusé au paradis ; elle avait pris de l'eau à la cuisine.

Une logique parfaitement cohérente

L'enlèvement n'est pas un abus commis contre le droit : il est conforme au droit canon, qui tient qu'un enfant baptisé, fût-ce irrégulièrement, ne peut pas être élevé dans une maison juive.

C'est ce qui rend l'affaire irréductible à une histoire de méchanceté. Les autorités pontificales appliquaient une règle qu'elles jugeaient sacrée, et dont la conséquence était d'arracher un enfant à ses parents.

Le cas n'était pas isolé — d'autres enlèvements du même genre eurent lieu en Italie au XIXᵉ siècle. Celui-ci est devenu un scandale international.

Pourquoi celui-là et pas les autres

Parce que 1858 n'est pas 1758. Il existe désormais une presse à grand tirage, un télégraphe, des associations, une opinion publique européenne et américaine.

Les journaux s'en emparent partout. Moses Montefiore se rend à Rome en 1858 pour intercéder ; Pie IX reste inflexible et refuse de le recevoir dans les termes qu'il espérait.

L'indignation dépasse largement le monde juif : elle mobilise des libéraux catholiques, des protestants, des républicains. Napoléon III, jusque-là appui du pouvoir temporel du pape, en est ébranlé — l'affaire compte parmi les raisons qui le font basculer vers le soutien à l'unification italienne.

Ce qu'est devenu Edgardo

Il fut élevé sous la protection personnelle de Pie IX, qui refusa toutes les demandes de ses parents.

En 1870, quand les troupes italiennes prennent Rome et que les États pontificaux disparaissent, il a dix-huit ans. Il est libre de partir ; il choisit de rester catholique. Il devient prêtre, sous le nom de Pio Edgardo Mortara, et meurt en Belgique en 1940.

Il faut se garder d'en tirer une conclusion sur la sincérité : un enfant enlevé à six ans et élevé douze ans dans une seule doctrine n'a pas eu de choix à dix-huit. Sa mère mourut sans l'avoir récupéré.

Ce que l'affaire a changé

Elle a démontré à des Juifs européens émancipés depuis peu que leurs droits ne valaient rien là où l'ancien ordre subsistait — et qu'aucune institution ne parlait pour eux à l'échelle internationale.

C'est l'une des raisons directes de la fondation de l'Alliance israélite universelle, deux ans plus tard, par six hommes qui avaient suivi cette affaire dans les journaux.

L'indignation ne suffit pas, avaient-ils conclu. Il faut une institution qui dure.