מַפַּת יְרוּשָׁלַיִם



Plan du Temple de Ierusalem, avec la description des parties dont il etoit compose
Humphrey Prideaux · Public domain · Wikimedia Commons
Peu d'objets du patrimoine condensent autant de strates de mémoire que le « Plan de Jérusalem et du Temple ». Sous cette appellation se rangent en réalité des familles d'objets fort diverses — pavements de mosaïque, parchemins enluminés, gravures sur bois, lithographies et maquettes monumentales — qui partagent une même ambition : rendre visible une ville et un sanctuaire investis d'une charge sacrée incomparable. Représenter Jérusalem, ce n'est jamais seulement la cartographier ; c'est confesser une géographie spirituelle. La tradition biblique fournit elle-même le socle de cette conviction : le livre d'Ézéchiel (5,5) affirme « This is Jerusalem: I have set it in the midst of the nations and countries that are round about her », formule qui justifiera durant des siècles la place centrale accordée à la ville sur les cartes du monde.
Cette tension entre fidélité topographique et symbolique théologique traverse toute l'histoire de l'objet. Les auteurs antiques l'avaient déjà perçue : Philon, dans son Ambassade à Caïus, affirme que Jérusalem est « située au centre du monde », et Flavius Josèphe, dans la Guerre des Juifs, écrit que la cité de Jérusalem « se trouve en son centre même ». Le présent ouvrage retrace l'évolution de ces représentations, depuis les plus anciennes images conservées jusqu'aux reconstitutions scientifiques contemporaines, en distinguant à chaque étape ce qui relève de l'établissement archivistique et ce qui ressortit à la transmission mémorielle.
Le plus ancien témoignage cartographique survivant de Jérusalem n'est ni juif ni latin, mais byzantin, et il se trouve aujourd'hui dans une église de Jordanie. Datant du VIᵉ siècle de notre ère, la carte de Madaba contient la plus ancienne représentation cartographique originale conservée de la Terre Sainte, et particulièrement de la ville historique de Jérusalem. La carte de Madaba (ou carte en mosaïque de Madaba) fait partie d'un pavement de mosaïque situé dans une église du début de la période byzantine.
Sa redécouverte tient du hasard archéologique. Découverte dans une ville ottomane reculée en 1884, la carte de Madaba est à la fois un chef-d'œuvre du design byzantin et une carte fonctionnelle de Jérusalem et du Proche-Orient du VIᵉ siècle. L'image de la ville y est traitée comme une vue cavalière : on y reconnaît l'enceinte, les portes, la grande artère à colonnades (le cardo maximus) et les principaux édifices chrétiens, au premier rang desquels le Saint-Sépulcre. La carte n'a pas pour but de localiser le Temple juif — détruit depuis plus de quatre siècles — mais de signaler la Jérusalem chrétienne, ville de pèlerinage et de mémoire évangélique. Elle inaugure ainsi un trait constant de l'objet : le plan de Jérusalem est toujours orienté par les attentes religieuses de celui qui le commande.
Au Moyen Âge latin, la représentation de Jérusalem cesse d'être topographique pour devenir cosmologique. Les grandes mappae mundi placent la ville au cœur géométrique du monde habité. Selon le livre d'Ézéchiel, Dieu créa Jérusalem et la proclama centre de toutes les nations ; sur la carte de Hereford, Jérusalem est entourée du monde alors connu, composé des continents d'Asie, d'Europe et d'Afrique. La cité y est ceinte d'un mur et le Christ crucifié est figuré au-dessus d'elle. Le choix n'est nullement arbitraire : il existe un précédent scripturaire à l'usage de Jérusalem comme centre du monde, Ézéchiel 5,5 disant « This is Jerusalem: I have set it in the midst of the nations and countries that are round about her ».
Cette logique symbolique culmine dans l'une des images les plus célèbres de la cartographie de la Renaissance. La carte en feuille de trèfle de Bünting est une gravure sur bois réalisée en 1581 à Magdebourg ; Jérusalem y est au centre, entourée de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. Cette carte illustre un style médiéval de cartographie dans lequel le monde est représenté symboliquement plutôt que par une projection mathématique. Son auteur n'avait d'ailleurs nulle prétention pratique : le théologien protestant et cartographe Heinrich Bünting créa en 1581 une carte symbolique du monde, peinte à la main et en forme de trèfle à trois feuilles, plaçant Jérusalem au centre pour souligner son rôle central dans le christianisme, le judaïsme et l'islam ; de ce centre rayonnaient trois continents — Europe, Afrique et Asie. Ici, la tradition scripturaire et l'objet cartographique se répondent explicitement : la carte est une exégèse en images.
L'invention de l'imprimerie multiplie les vues de Jérusalem, mais sans accroître leur exactitude. Les ateliers de gravure, faute d'observation directe, recopient des modèles antérieurs ou recomposent la ville d'après les descriptions bibliques. La célèbre Chronique de Nuremberg de Hartmann Schedel (1493) en offre l'exemple type : sa vue de Jérusalem, comme celles de tant d'autres cités du même volume, relève de la convention plus que du relevé, certaines planches servant indifféremment à figurer plusieurs villes. Ces représentations procèdent d'une logique de la mémoire transmise : elles donnent à voir une Jérusalem mentale, conforme à l'attente du lecteur pieux, où le Temple — souvent confondu avec le Dôme du Rocher musulman, rebaptisé Templum Domini — occupe une place d'honneur. Le « plan » fonctionne alors comme une icône édifiante davantage que comme un document. Cette tradition graphique, qui survit jusqu'au XVIIᵉ siècle, constitue un témoignage précieux sur l'imaginaire européen de la Terre Sainte, indépendamment de sa valeur topographique réelle [d'après les conventions iconographiques étudiées dans la cartographie de la Renaissance, Tulane University].
Le Temple pose un problème singulier : détruit en 70 de notre ère, il n'a jamais été cartographié de son vivant. Toute représentation de son plan est donc une reconstitution, fondée sur des sources textuelles plus que sur des vestiges. Deux corpus dominent. Une description détaillée du temple hérodien est fournie par Josèphe, tandis que la Mishna, achevée vers 200 de notre ère, livre un plan du temple correspondant apparemment à la structure pré-hérodienne, probablement édifiée après la révolte des Maccabées de 168-164 avant notre ère. Le traité Middot de la Mishna détaille les mesures et l'agencement des parvis, tandis que en plus de l'édifice du temple lui-même, l'enceinte sacrée (le temenos grec) comportait plusieurs cours et structures.
Les dimensions transmises par ces sources servent encore de base aux reconstitutions modernes. Selon Josèphe et la Mishna, le mont du Temple mesurait approximativement 500 coudées sur 500 coudées, soit environ 450 mètres par 450 mètres, certaines estimations portant la plateforme agrandie par Hérode à plusieurs dizaines d'acres. La hauteur même du sanctuaire fit l'objet de débats anciens, puisque Hérode rappela au peuple que la hauteur du second Temple était inférieure de soixante coudées à celle du premier. Ces données chiffrées rendent possible un plan, mais l'absence de fouilles exhaustives sous l'esplanade actuelle maintient une part irréductible de conjecture : ici, archive textuelle et reconstitution architecturale se confirment partiellement sans jamais se vérifier sur le terrain.
Le XXᵉ siècle transforme le « plan » en volume. La maquette la plus influente fut conçue par un archéologue de renom. Le modèle du Second Temple fut conçu par le professeur d'archéologie de l'Université hébraïque Michael Avi-Yonah en 1966, puis transféré au Musée d'Israël en 2006. La maquette couvre près d'un acre et recrée l'agencement et le style architectural de Jérusalem en 66 de notre ère, c'est-à-dire à la veille de la grande révolte juive contre Rome. Réalisée à l'échelle 1/50, cette réplique détaillée du Second Temple fut à l'origine commandée par Hans Kroch pour son hôtel Holyland, d'où son nom usuel de « maquette du Holyland ».
L'objet n'est pas figé : le professeur Michael Avi-Yonah en fut le consultant d'origine, et la maquette a été mise à jour à plusieurs reprises sur la base de nouvelles découvertes archéologiques. Cette capacité de révision marque la rupture épistémologique avec les cartes médiévales : la maquette ne prétend plus illustrer une vérité théologique intangible, mais représenter un état provisoire du savoir, corrigible par la fouille. Elle n'en demeure pas moins porteuse de sens identitaire. La maquette d'Avi-Yonah illustre l'interaction entre l'archéologie et l'identité juive dans l'Israël moderne ; le modèle du Holyland fut commandé entre 1962 et 1966, reflétant les revendications israélo-juives sur Jérusalem. Ainsi, jusque dans sa version la plus scientifique, le plan de Jérusalem reste un objet de mémoire.
À parcourir cette longue série, des tesselles de Madaba aux résines du Musée d'Israël, une grammaire commune se dégage. Le plan de Jérusalem accomplit trois fonctions souvent superposées. Il est d'abord un instrument de dévotion : il permet au pèlerin empêché de cheminer en esprit, et au fidèle de méditer la topographie du salut. Il est ensuite un argument cosmologique, plaçant la ville au centre du monde pour signifier sa primauté spirituelle, comme l'attestent unanimement les sources patristiques et bibliques évoquées plus haut. Il est enfin, à l'époque contemporaine, un document scientifique, soumis à la révision permanente que dicte la recherche.
La part du Temple, dans cet ensemble, demeure singulière. Objet absent par destruction, il ne peut être qu'évoqué, déduit ou restitué ; son plan est une œuvre d'érudition autant que d'imagination réglée. Les sources textuelles — Josèphe, la Mishna — jouent ici le rôle que jouent ailleurs les vestiges, et la rigueur consiste à ne jamais confondre la reconstitution avec le relevé. C'est dans cet écart assumé entre ce qui est conservé et ce qui est restitué que réside la valeur patrimoniale de l'objet.
Le « Plan de Jérusalem et du Temple » n'est pas un objet unique mais une tradition iconographique pluriséculaire, où chaque époque a projeté ses croyances, ses savoirs et ses revendications. La mosaïque de Madaba en marque le plus ancien jalon conservé ; les cartes médiévales et la feuille de trèfle de Bünting en expriment la dimension symbolique, plaçant Jérusalem au centre du monde plutôt que de recourir à une projection mathématique ; la maquette d'Avi-Yonah en constitue l'aboutissement scientifique, recréant la ville de 66 de notre ère. À travers ces métamorphoses, une constante demeure : la conviction, héritée d'Ézéchiel, que cette ville n'est pas une cité parmi d'autres. Représenter Jérusalem et son Temple, ce fut toujours, et c'est encore, tracer le plan d'un lieu où la mémoire et l'histoire ne cessent de se répondre.