


East Jerusalem Batch 2 (47)
User:Mattes · Public domain · Wikimedia Commons
Peu d'objets matériels condensent avec une telle densité la rencontre entre la puissance romaine et le destin du peuple juif que les monnaies dites « Iudaea Capta ». Frappées à la suite de la première guerre judéo-romaine et de la chute de Jérusalem, ces pièces appartiennent à la grande tradition de la monnaie romaine comme instrument de communication politique : un médium de masse, circulant de main en main aux confins de l'Empire, porteur d'une image et d'un message. Les monnaies Judaea Capta (orthographiées aussi Judea Capta, et, sur de nombreuses pièces, IVDAEA CAPTA) furent une série de monnaies commémoratives émises à l'origine par l'empereur romain Vespasien pour célébrer la capture de la Judée et la destruction du Second Temple par son fils Titus en l'an 70 de notre ère, pendant la première guerre judéo-romaine. [Wikipedia, « Judaea Capta coinage »]
Cette série n'est pas une simple curiosité numismatique. Elle constitue, pour l'historien du monde juif, une archive matérielle de premier ordre : le témoignage que Rome elle-même a voulu graver dans le bronze, l'argent et l'or, à la gloire d'une victoire qu'elle jugeait fondatrice. La légende laconique — IVDAEA CAPTA, « la Judée capturée » — accompagne une image devenue archétypale : celle d'une femme en deuil, assise au pied d'un palmier, personnification d'une province soumise. Le présent ouvrage entend restituer le contexte historique de cette émission, en décrire l'iconographie et les variantes, en analyser la fonction idéologique, et en suivre la postérité jusqu'aux usages mémoriels contemporains. L'on s'attachera à distinguer, à chaque étape, ce que l'archive établit avec certitude de ce qui relève de l'interprétation ou de la mémoire collective.
La série « Iudaea Capta » est indissociable du conflit qu'elle commémore. La révolte qui éclata en Judée en 66 de notre ère, sous le règne de Néron, opposa les insurgés juifs à la machine militaire romaine durant plusieurs années. Le commandement des opérations fut confié à Vespasien, général expérimenté, qui mena la reconquête de la Galilée puis progressa vers Jérusalem. Les bouleversements politiques de l'« année des quatre empereurs » (68-69) interrompirent un temps les opérations : Vespasien, proclamé empereur, laissa à son fils Titus la conduite du siège final.
L'aboutissement militaire de la guerre fut la prise de Jérusalem et la destruction du Temple, événement que la tradition juive situe au 9 du mois d'Av et qui demeure central dans la mémoire collective d'Israël. La capture de la Judée et la destruction du Second Temple par Titus eurent lieu en l'an 70. [Wikipedia, « Judaea Capta coinage »] Cet événement fut, pour la nouvelle dynastie des Flaviens — Vespasien et ses fils Titus et Domitien —, un capital symbolique considérable. Issus d'une famille sans prestige aristocratique ancien, les Flaviens avaient un besoin pressant de légitimité. La victoire sur la Judée offrait précisément ce dont ils avaient besoin : une conquête éclatante, une démonstration de la faveur divine, un fondement militaire à leur prise du pouvoir [Encyclopaedia Judaica].
C'est dans cette logique que s'inscrit l'ensemble du programme commémoratif flavien, dont les monnaies « Iudaea Capta » constituent le versant le plus diffusé. Il faut les considérer comme un pan d'un dispositif plus vaste, qui comprenait également le triomphe célébré conjointement par Vespasien et Titus à Rome, et le grand arc dédié à la mémoire de Titus, dont les reliefs figurent le butin du Temple — la table des pains, les trompettes, le chandelier à sept branches. La monnaie, par sa diffusion massive, portait le même message jusque dans les provinces et les camps de l'armée.
L'image qui a rendu cette série célèbre est d'une remarquable économie de moyens et d'une grande efficacité symbolique. Le revers met en scène la province vaincue sous les traits d'une figure humaine accablée. Le revers des monnaies peut montrer une femme assise à droite dans une attitude de deuil au pied d'un palmier, accompagnée soit d'un homme barbu captif debout à gauche, les mains liées dans le dos, soit de la figure debout de l'empereur victorieux, soit de la déesse Victoria, avec un trophée d'armes, de boucliers et de casques à gauche. [Wikipedia, « Judaea Capta coinage »]
Chaque élément de cette composition possède une valeur codée. Le palmier-dattier était, dans l'imaginaire gréco-romain, l'arbre emblématique de la Judée et de la région : il signe immédiatement le territoire concerné, sans qu'il soit besoin d'une carte ou d'une inscription explicative. La femme assise, voilée, la tête appuyée sur la main, reprend un type iconographique ancien de la personnification provinciale et du deuil ; elle incarne la Judée elle-même, réduite à l'impuissance. Le captif masculin barbu, les mains liées, redouble ce message en lui donnant une dimension plus directement militaire : il évoque la masse des prisonniers et des esclaves issus de la guerre. À l'opposé, les figures de l'empereur triomphant ou de la Victoire ailée, dressés près du trophée d'armes, expriment la face active et glorieuse de la conquête.
Sur le plan épigraphique, la formule IVDAEA CAPTA — parfois sous des variantes telles que IVDAEA ou IVDAEA DEVICTA — résume tout. Au bas de certaines monnaies apparaissent les initiales SC, qui signifient Senatus consulto, « par décret du Sénat ». [Wikipedia, « Judaea Capta coinage »] Cette mention, traditionnelle sur le monnayage de bronze, rappelle la fiction institutionnelle selon laquelle l'émission des espèces de cuivre relevait de l'autorité du Sénat romain. Sur les pièces d'or et d'argent, en revanche, c'est le portrait de l'empereur, accompagné de sa titulature, qui occupe l'avers et incarne l'autorité émettrice.
La série « Iudaea Capta » n'est pas une pièce unique mais un véritable ensemble typologique, décliné sur plusieurs métaux et selon de nombreux schémas iconographiques. Il existe plusieurs variantes de ce monnayage. [Wikipedia, « Judaea Capta coinage »] Les frappes couvrent l'ensemble du système monétaire romain : monnaies d'or (aurei), monnaies d'argent (deniers) et, surtout, grands bronzes — sesterces, dupondii et as — qui offraient la plus large surface aux compositions et touchaient le public le plus vaste. Les sesterces de bronze, par leur format imposant, demeurent les pièces les plus spectaculaires et les plus recherchées de la série.
L'émission s'étendit bien au-delà du seul règne de Vespasien. Inaugurée sous ce dernier, la série fut poursuivie par ses deux fils et successeurs, Titus puis Domitien, prolongeant la célébration de la victoire flavienne durant un quart de siècle environ, jusqu'à la fin du Ier siècle [Encyclopaedia Judaica]. Cette longévité témoigne de l'importance que la dynastie attachait à ce thème comme socle de sa légitimité : la conquête de la Judée ne fut pas un événement éphémère mais un argument dynastique entretenu de règne en règne.
Du point de vue des ateliers, l'essentiel de la production provint de l'atelier monétaire de Rome, cœur du système. Toutefois, des émissions liées à la même thématique furent également frappées dans la région orientale, notamment à Césarée Maritime en Judée et à Antioche, parfois avec des légendes en grec adaptées au public local. Cette diffusion à la fois centrale et provinciale assurait au message une portée à l'échelle de l'Empire, du Forum romain aux marges levantines où la guerre venait de se dérouler.
Au-delà de leur valeur fiduciaire, les monnaies « Iudaea Capta » constituent un instrument de communication politique d'une efficacité redoutable. Dans un monde où l'image circulait peu, la pièce de monnaie était l'un des rares supports visuels véritablement universels : chaque transaction commerciale, chaque solde versée à un soldat, devenait l'occasion d'une diffusion silencieuse du message impérial. Frapper la victoire judéenne sur la monnaie revenait à la rendre omniprésente, banale et incontestable [Encyclopaedia Judaica].
Le message servait simultanément plusieurs fins. Il glorifiait, d'abord, la nouvelle dynastie : en associant leur nom et leur effigie au triomphe sur la Judée, Vespasien, Titus et Domitien se présentaient comme les restaurateurs de l'ordre et de la grandeur romaine après les troubles de la guerre civile. Il affirmait, ensuite, la toute-puissance de Rome face à un peuple qui s'était révolté, transformant une opération de répression provinciale en une victoire majeure digne des plus grandes conquêtes. La rhétorique visuelle — la province réduite à une femme éplorée et à un captif enchaîné — illustrait sans ambiguïté le sort réservé à toute insubordination.
Il convient toutefois de nuancer la notion moderne de « propagande », anachronique si on l'entend au sens contemporain d'une manipulation organisée des masses. La monnaie romaine relevait davantage d'une auto-représentation du pouvoir, d'une affirmation rituelle et religieuse de la légitimité impériale et de la faveur des dieux, que d'une campagne ciblée. Néanmoins, l'effet pratique — l'imprégnation durable de l'imaginaire collectif par l'image de la Judée vaincue — fut bien réel, et c'est précisément cette charge symbolique qui devait, des siècles plus tard, faire de la série un objet de réappropriation mémorielle.
Pour le monde juif, la série « Iudaea Capta » occupe une place singulière et douloureuse : elle est l'image que le vainqueur a forgée de la défaite, le miroir romain d'une catastrophe — la destruction du Temple — qui structure depuis lors la mémoire et la liturgie juives. Là où la tradition juive développa, dans la littérature rabbinique et la commémoration du 9 Av, le récit du deuil et de l'exil, la monnaie romaine offre la contrepartie matérielle et adverse : la même catastrophe vue, célébrée et figée par celui qui l'a infligée. C'est en ce point que la mémoire transmise et l'archive matérielle se répondent, se confirmant l'une l'autre tout en s'opposant radicalement de point de vue.
Cette ambivalence explique la fortune ultérieure du motif. Au XXe siècle, la fondation de l'État d'Israël en 1948 donna lieu à un retournement délibéré de l'imagerie antique. Des médailles et timbres israéliens reprirent et inversèrent la figure de la captive : à la femme accablée sous le palmier répondit une figure relevée, célébrant la renaissance nationale sous des formules telles que « Israël libéré » [Encyclopaedia Judaica]. Ce dialogue de l'image à près de deux millénaires de distance constitue l'un des exemples les plus frappants de réappropriation mémorielle d'un objet patrimonial : l'instrument du triomphe romain devint le symbole renversé d'une continuité retrouvée.
La prudence historienne impose ici de distinguer les registres. L'existence et l'iconographie des monnaies antiques relèvent de l'archive établie ; la signification que leur ont attribuée les générations successives — deuil, résistance, renaissance — relève de la mémoire et de l'interprétation. C'est dans la tension entre ces deux ordres que l'objet déploie toute sa richesse pour l'historien du monde juif et de ses diasporas.
La série « Iudaea Capta » est bien davantage qu'un ensemble de monnaies anciennes : elle est un document, un monument et un palimpseste. Document, parce qu'elle atteste, dans le métal frappé par le pouvoir lui-même, l'événement de 70 et la place centrale qu'il occupa dans la légitimation de la dynastie flavienne. Monument, parce que son iconographie — la captive en deuil sous le palmier, le trophée d'armes, la légende lapidaire — fixa pour des siècles une représentation canonique de la victoire et de la soumission. Palimpseste, enfin, parce que ce même motif put être retourné, des millénaires plus tard, pour servir un récit de libération.
Pour l'historien du monde juif, ces pièces incarnent une vérité essentielle : la mémoire d'une catastrophe ne se transmet pas seulement par les textes des vaincus, mais aussi, en creux, par les images triomphales des vainqueurs. Lire la série « Iudaea Capta », c'est apprendre à regarder une défaite par les yeux de celui qui l'a infligée — et à mesurer, dans l'écart entre cette image et la mémoire juive, toute la distance qui sépare l'archive de ce que les hommes en font.