Daniel Bomberg quitte Anvers pour Venise au début du XVIᵉ siècle et y devient le plus important imprimeur de livres hébreux de son temps. Il est chrétien, et le restera.
Le 13 avril 1518, il obtient le privilège exclusif d'imprimer le Talmud à Venise, avec l'aval du pape Léon X. Entre 1519-1520 et 1523, il publie l'editio princeps du Talmud de Babylone complet.
Ce qu'il fixe, et qui n'a plus bougé
Il reprend et systématise une disposition esquissée par Joshua Solomon Soncino : le texte du Talmud au centre, le commentaire de Rachi dans la marge intérieure, les Tossafot dans la marge extérieure.
Et surtout il numérote. Sa pagination — recto et verso d'un même folio, a et b — devient celle de presque toutes les éditions ultérieures, jusqu'à aujourd'hui.
Cela signifie qu'une référence donnée dans une yeshiva de Lituanie au XVIIIᵉ siècle, dans une salle d'étude de Brooklyn en 2026 ou dans un article universitaire renvoie à la même page — celle qu'un imprimeur d'Anvers a composée à Venise il y a cinq siècles.
Une page qui fabrique une manière d'étudier
Ce n'est pas une commodité typographique. Une page où le texte du IIIᵉ siècle, un commentaire du XIᵉ et des discussions du XIIᵉ se regardent dans le même champ de vision impose une façon de lire : on ne lit jamais le Talmud seul, on le lit avec ce qu'on en a dit.
La mise en page a donc une portée intellectuelle. Elle rend visible, d'un coup d'œil, que le texte est un objet de discussion et non un énoncé clos.
Il faut se garder d'en faire une invention de Bomberg seul : la disposition vient des manuscrits glosés et des premiers imprimés Soncino. Ce qu'il a fait, c'est la rendre standard, et le standard est ce qui dure.
Un chrétien, des savants juifs, un pape
L'atelier employait des correcteurs et des éditeurs juifs, dont plusieurs convertis, et Bomberg a payé pour faire venir des savants. On ne connaît pas le détail de ces collaborations autant qu'on le voudrait.
L'autorisation pontificale de 1518 mérite d'être lue à côté de ce qui suit. En 1553, trente ans après l'achèvement, le Talmud est brûlé à Rome sur ordre du pape Jules III, et les éditions imprimées partent au feu par milliers.
Le même siècle a donc produit l'édition qui fixe le texte pour toujours et l'autodafé qui tente de le supprimer. Ce n'est pas contradictoire : c'est l'imprimerie qui rend les deux gestes possibles à cette échelle.
Ce qu'il en reste
Les exemplaires complets d'un Talmud Bomberg sont extrêmement rares. Celui de la Valmadonna Trust Library, vendu chez Sotheby's en 2015, est le plus célèbre.
Mais l'héritage véritable n'est pas dans ces volumes : il est dans chaque édition imprimée depuis, et dans chaque référence donnée à voix haute. Une numérotation est ce qu'il y a de plus modeste dans un livre, et c'est ce qui a traversé.