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Zakhor
juin 1940 – 1945 · Bordeaux, Vichy, Argentat

Celui qui écrivait les discours

Un essayiste juif écrit deux discours de Pétain en juin 1940. Quatre mois plus tard, les lois du même homme font de lui un étranger dans son pays.

VastgesteldEmmanuel BerlVichyFranceAmbiguïté

Emmanuel Berl, né en 1892 dans une famille juive de la bourgeoisie parisienne, est essayiste, historien et journaliste. Il a dirigé dans les années 1930 l’hebdomadaire Marianne, de gauche et pacifiste.

En juin 1940, dans la débâcle, il se trouve à Bordeaux dans l’entourage du gouvernement. À la demande de ministres, il participe à la rédaction de deux discours de Philippe Pétain — dont celui du 20 juin, pour qu’ils soient écrits en bon français.

Ce qu’il a écrit et ce qu’il n’a pas écrit

Le discours du 20 juin s’ouvre sur l’idée que la défaite vient du relâchement des Français — une phrase de Berl.

En revanche la formule la plus célèbre de cette période, « la terre, elle, ne ment pas », n’est pas de lui : elle vient d’Emmanuel Berl selon certaines versions, d’autres l’attribuent à Gustave Thibon ou à la plume de Pétain lui-même. L’attribution est disputée et la rubrique ne la tranche pas.

Ce qui est établi : un intellectuel juif, pacifiste, a prêté sa plume au maréchal pendant quelques jours de juin 1940.

Octobre

Le 3 octobre 1940, le statut des Juifs est promulgué. Il est l’œuvre du gouvernement de Vichy seul, sans demande allemande.

Berl est exclu de la profession qu’il exerçait, et devient dans son propre pays un homme d’une autre catégorie.

Il a écrit plus tard que sa plus grande blessure fut que la France lui dise, en 1940, qu’il n’était plus un Français comme les autres.

Argentat

Il quitte Vichy, gagne Cannes, puis se réfugie jusqu’à la fin de la guerre à Argentat, en Corrèze, avec sa femme Mireille — la chanteuse et compositrice Mireille Hartuch, qu’il avait épousée en 1937.

Ils y vivent cachés. Il écrit.

Après la guerre, il publie une œuvre considérable et devient un causeur célèbre. Il n’a jamais dissimulé l’épisode de 1940 ni tenté de l’expliquer autrement qu’il ne s’était passé.

Pourquoi cette histoire figure ici

Parce qu’elle ne se range pas. Ce n’est ni un récit de résistance, ni un récit de collaboration, ni un récit de persécution simple — c’est les trois en dix-huit mois, chez la même personne.

Elle rappelle qu’en juin 1940 personne ne savait ce qu’octobre 1940 allait être, et que beaucoup de Juifs français ont cru jusqu’au bout à la protection de leur citoyenneté.

Berl est mort en 1976. Sa formule sur ce qu’on lui avait dit en 1940 est celle qu’il faut retenir : le choc n’a pas été la guerre, il a été la phrase.