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Zakhor
La Bible

Chronologie

Ce que le texte raconte, ce que l'histoire établit.

Cette page ne cherche pas à démontrer que la Bible dit vrai, ni qu'elle se trompe. Elle met côte à côte deux lectures d'une même période et nomme les endroits où elles ne se recouvrent pas. Les désaccords entre savants sont cités comme tels, avec leurs auteurs, plutôt que résolus par une moyenne.

Le résultat est plus instructif qu'une harmonisation. Avant la stèle de Mérenptah, rien de ce récit n'est attesté hors du texte ; après la chute de Samarie, les annales assyriennes puis babyloniennes le recoupent ligne à ligne. C'est cette bascule, autour du VIIIᵉ siècle avant notre ère, que la page rend visible.

  1. Les origines

    Transmis

    An 1 du comput hébraïque — vers 3760 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. La Genèse ouvre sur la création du monde en six jours, puis déroule dix générations d'Adam à Noé, avec des durées de vie de plusieurs siècles. Le calendrier juif compte encore les années depuis ce point de départ.

    Ce que l'histoire établit. Ces chapitres ne relèvent pas du genre historique et ne prétendent pas y appartenir. Ils dialoguent avec les cosmogonies mésopotamiennes que l'archéologie a exhumées — l'Enuma Elish, l'épopée d'Atrahasis — dont ils reprennent des motifs pour les retourner. Leur objet est théologique : un monde voulu, un homme responsable, un seul Dieu. Aucune datation historique ne s'y applique.

    Sources Enuma Elish · Épopée d’Atrahasis · Jean Bottéro, Naissance de Dieu

  2. Le déluge

    Transmis

    Récit des origines, sans datation

    Ce que le texte raconte. Une humanité corrompue est engloutie ; Noé, sa famille et les animaux sont sauvés dans l'arche. De ses trois fils descendent toutes les nations de la « table des peuples ».

    Ce que l'histoire établit. Aucune trace géologique d'un déluge universel n'existe. Le récit a un ancêtre littéraire identifié : la tablette XI de l'épopée de Gilgamesh, où Uta-napishti sauve le vivant d'un déluge décidé par les dieux. Des inondations catastrophiques locales dans la plaine mésopotamienne sont attestées, et ont pu nourrir la mémoire commune de la région.

    Sources Épopée de Gilgamesh, tablette XI · Fouilles de Woolley à Ur

  3. Les patriarches

    Conjecturé

    Vers 2000-1700 av. J.-C. selon la tradition

    Ce que le texte raconte. Abraham quitte Ur puis Harran pour Canaan ; Isaac, Jacob et ses douze fils y vivent en semi-nomades, entre puits, troupeaux et alliances de mariage. C'est là que se noue l'alliance dont tout le reste découle.

    Ce que l'histoire établit. Aucune source extérieure ne mentionne Abraham, Isaac ou Jacob. Le débat savant porte sur la question de savoir si le milieu décrit est ancien : W. F. Albright y voyait des coutumes et des noms compatibles avec le deuxième millénaire ; Thomas Thompson et John Van Seters ont montré, dans les années 1970, que ces indices renvoient aussi bien au premier millénaire, époque probable de la rédaction. La discussion n'est pas close et la datation traditionnelle ne peut être ni confirmée ni réfutée.

    Sources W. F. Albright, From the Stone Age to Christianity · T. L. Thompson, The Historicity of the Patriarchal Narratives (1974) · J. Van Seters, Abraham in History and Tradition (1975)

  4. La descente en Égypte

    Transmis

    Vers 1700-1600 av. J.-C. selon la tradition

    Ce que le texte raconte. Joseph, vendu par ses frères, devient l'intendant du pharaon ; la famine fait descendre le clan de Jacob en Égypte, où il prospère avant d'être asservi.

    Ce que l'histoire établit. Aucun document égyptien ne mentionne Joseph ni l'installation de ce clan. Le cadre, en revanche, est plausible : la présence de populations sémitiques en Égypte est largement attestée, et des Asiatiques ont accédé à de hautes fonctions administratives, notamment sous la Deuxième Période intermédiaire, quand les souverains hyksôs régnaient sur le Delta. Le récit est cohérent avec une réalité connue ; il n'en est pas la preuve.

    Sources Papyrus Brooklyn 35.1446 · Donald Redford, Egypt, Canaan and Israel in Ancient Times

  5. L'Exode et le Sinaï

    Conjecturé

    XIIIᵉ siècle av. J.-C. selon l’hypothèse la plus courante

    Ce que le texte raconte. Moïse fait sortir d'Égypte un peuple d'esclaves, la mer s'ouvre, la Loi est donnée au Sinaï, et quarante ans de désert séparent la servitude de la terre promise. C'est l'événement fondateur : la mémoire juive en fait le récit qu'elle rejoue chaque année à Pessah.

    Ce que l'histoire établit. C'est le point le plus disputé de toute la chronologie. Aucune source égyptienne ne rapporte cette sortie, et quarante ans d'errance dans le Sinaï n'ont laissé aucune trace matérielle malgré des prospections intensives. Deux datations s'affrontent dans le texte même : 1 Rois 6,1 place l'Exode 480 ans avant le Temple, ce qui mène au XVᵉ siècle, tandis que la mention des villes de Pi-Ramsès et Pithom oriente vers le XIIIᵉ et le règne de Ramsès II. La majorité des historiens tient aujourd'hui qu'une sortie massive telle que décrite n'a pas eu lieu, sans exclure qu'un noyau — la fuite d'un groupe réduit, une mémoire de servitude — soit à l'origine du récit. Nommer cet événement « établi » serait une fabrication ; le tenir pour rien serait ignorer sa fonction fondatrice.

    Sources Israel Finkelstein & Neil A. Silberman, La Bible dévoilée · W. G. Dever, Who Were the Early Israelites? · Stèle de Mérenptah (Musée du Caire)

  6. La première mention d'Israël

    Établi

    1208 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Le texte biblique ne connaît pas ce document : il est extérieur au récit.

    Ce que l'histoire établit. La stèle de Mérenptah, gravée pour célébrer les campagnes du pharaon en Canaan, énumère ses vaincus. Parmi eux figure « Israël », marqué du déterminatif désignant un peuple et non une ville. C'est la première attestation du nom hors de la Bible, et le premier point d'ancrage ferme de toute la chronologie : vers 1208, un groupe portant ce nom existe en Canaan et compte assez pour être nommé par l'Égypte.

    Sources Stèle de Mérenptah, Musée égyptien du Caire, JE 31408

  7. L'installation en Canaan

    Établi

    XIIᵉ-XIᵉ siècle av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Le livre de Josué raconte une conquête rapide et concertée : le Jourdain traversé, Jéricho puis Aï prises, les rois coalisés défaits, et le pays partagé entre les tribus. Le livre des Juges donne une autre image, celle d'une installation lente et disputée.

    Ce que l'histoire établit. L'archéologie contredit la conquête éclair : les destructions des sites concernés ne sont pas synchrones, et Jéricho était en ruine ou très diminuée bien avant la date supposée. Ce qui est établi, en revanche, est spectaculaire : au XIIᵉ siècle, des centaines de petits villages nouveaux apparaissent dans les hautes terres centrales, sans architecture palatiale, sans os de porc dans les rejets domestiques. Une population se constitue là, en partie issue des Cananéens eux-mêmes. Le récit des Juges est plus proche de ce que le sol montre que celui de Josué.

    Sources I. Finkelstein, The Archaeology of the Israelite Settlement · K. Kenyon, fouilles de Jéricho · W. G. Dever, Beyond the Texts

  8. Saül, David et Salomon

    Probable

    Vers 1030-930 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Samuel oint Saül, premier roi ; David unifie les tribus, prend Jérusalem et y installe l'Arche ; Salomon bâtit le Temple et règne sur un empire tributaire, de l'Euphrate à la frontière d'Égypte.

    Ce que l'histoire établit. La dynastie est attestée : la stèle de Tel Dan, découverte en 1993 et gravée par un roi araméen au IXᵉ siècle, nomme la « maison de David » — une lignée royale de ce nom existait donc, et était connue de ses voisins. L'ampleur du royaume, elle, est le cœur du débat : Israel Finkelstein tient la Jérusalem du Xᵉ siècle pour un gros village incapable d'administrer un empire, tandis qu'Amihai Mazar et Eilat Mazar lisent dans les structures monumentales de la cité de David et de sites comme Khirbet Qeiyafa les traces d'un État déjà organisé. Une royauté davidique : établie. L'empire salomonien tel que décrit : non établi.

    Sources Stèle de Tel Dan, Musée d’Israël · I. Finkelstein, Le Royaume biblique oublié · A. Mazar, Archaeology of the Land of the Bible

  9. La scission des royaumes

    Établi

    Vers 930 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. À la mort de Salomon, dix tribus refusent son fils Roboam et suivent Jéroboam : le nord devient Israël, capitale Samarie ; le sud reste Juda, capitale Jérusalem. Deux royaumes, deux histoires, un même récit.

    Ce que l'histoire établit. L'existence des deux royaumes est solidement établie par les sources extérieures du IXᵉ siècle en avant, qui les nomment séparément. Le récit de la rupture, lui, provient de rédacteurs judéens qui écrivent bien plus tard et pour qui le nord est schismatique — la partialité est visible et documentée. Le nord fut en réalité, pendant deux siècles, le plus riche et le plus peuplé des deux.

    Sources Annales assyriennes · I. Finkelstein, Le Royaume biblique oublié

  10. Les Omrides et Mesha

    Établi

    IXᵉ siècle av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. La Bible juge durement Omri et son fils Achab, roi d'Israël marié à la Phénicienne Jézabel, contre qui se lève le prophète Élie.

    Ce que l'histoire établit. C'est ici que les deux registres se recoupent pour la première fois en détail. La stèle de Mesha, roi de Moab, nomme Omri et sa maison. L'inscription de Salmanazar III compte Achab parmi les rois coalisés à la bataille de Qarqar, en 853, avec un contingent de chars considérable. L'archéologie de Samarie et de Megiddo confirme une puissance architecturale réelle. Le royaume que la Bible réprouve est, historiquement, le plus attesté des deux.

    Sources Stèle de Mesha, Musée du Louvre AO 5066 · Monolithe de Kurkh (Salmanazar III), British Museum

  11. La chute de Samarie

    Établi

    722 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Le royaume du Nord tombe sous les coups de l'Assyrie ; ses habitants sont déportés et des populations étrangères installées à leur place. La tradition parlera des « dix tribus perdues ».

    Ce que l'histoire établit. Établi par les annales assyriennes de Sargon II, qui revendiquent la prise de la ville et donnent des chiffres de déportation. La pratique assyrienne du transfert de populations est amplement documentée. Le sort des déportés n'est pas connu : ils ne « disparaissent » pas plus qu'ils ne subsistent en corps constitué — les traditions ultérieures sur les dix tribus perdues relèvent du transmis, non de l'établi.

    Sources Annales de Sargon II (Khorsabad) · Nimrud Prism

  12. Ézéchias devant Sennachérib

    Établi

    701 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. L'Assyrie assiège Jérusalem ; Ézéchias résiste, et le texte rapporte que l'armée assyrienne est frappée puis se retire — la ville est sauvée.

    Ce que l'histoire établit. Trois sources indépendantes convergent, cas rare et précieux. Le prisme de Sennachérib se vante d'avoir enfermé Ézéchias « comme un oiseau en cage » et d'avoir pris quarante-six villes — mais ne revendique pas la prise de Jérusalem. Les reliefs de Ninive montrent le siège de Lakish, dont les fouilles ont retrouvé la rampe d'assaut et la couche de destruction. Le tunnel de Siloé, avec son inscription, atteste des travaux hydrauliques défensifs de cette époque. Jérusalem a bien été assiégée sans être prise ; la cause du retrait reste ouverte.

    Sources Prisme de Taylor (Sennachérib), British Museum · Reliefs de Lakish, British Museum · Inscription du tunnel de Siloé, Musée archéologique d’Istanbul

  13. La réforme de Josias

    Probable

    622 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Lors de travaux au Temple, on découvre un « livre de la Loi » ; sa lecture bouleverse le roi Josias, qui centralise le culte à Jérusalem et détruit les sanctuaires locaux.

    Ce que l'histoire établit. L'événement n'a pas d'attestation extérieure directe, mais il est au cœur d'une hypothèse savante solidement construite : le livre découvert correspondrait au noyau du Deutéronome, et le règne de Josias serait le moment où s'écrit ou se réécrit une large part de l'histoire biblique — c'est la thèse de l'historiographie deutéronomiste, formulée par Martin Noth et abondamment discutée depuis. L'archéologie confirme une centralisation cultuelle à cette période.

    Sources Martin Noth, Überlieferungsgeschichtliche Studien (1943) · Thomas Römer, La Première Histoire d’Israël

  14. La destruction de Jérusalem

    Établi

    587 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Nabuchodonosor prend Jérusalem, brûle le Temple, aveugle le roi Sédécias et déporte les élites à Babylone. Les Lamentations pleurent la ville ; Jérémie et Ézéchiel en tirent une théologie.

    Ce que l'histoire établit. Pleinement établi, et par des sources de première main. Les chroniques babyloniennes datent la prise de la ville ; les tablettes de la ration royale de Babylone nomment Yaukin, roi de Juda — le Joiakin du texte — parmi les captifs entretenus. Les archives cunéiformes du village d'Al-Yahudu documentent, sur plusieurs générations, la vie économique de déportés judéens en Babylonie, avec leurs noms. La couche de destruction est visible à Jérusalem. C'est l'événement le mieux attesté de tout le récit biblique.

    Sources Chroniques babyloniennes (ABC 5), British Museum · Tablettes des rations de Joiakin, Pergamonmuseum · Archives d’Al-Yahudu

  15. L'édit de Cyrus et le retour

    Établi

    538 av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Cyrus, ayant pris Babylone, autorise les exilés à rentrer et à rebâtir le Temple. Esdras et Néhémie racontent le retour, la reconstruction et le relèvement des murailles.

    Ce que l'histoire établit. La politique générale est établie : le cylindre de Cyrus proclame la restauration des cultes locaux et le retour des déportés, sans mentionner Juda en particulier. Le second Temple est achevé vers 515, ce que confirment les prophètes Aggée et Zacharie et l'archéologie de la période perse. Un point reste ouvert : la majorité des déportés ne sont pas revenus — la diaspora babylonienne, qui donnera le Talmud, commence là. La mémoire juive retient le retour ; l'histoire retient aussi ceux qui sont restés.

    Sources Cylindre de Cyrus, British Museum ME 90920 · Papyrus d’Éléphantine

  16. Esdras, Néhémie et la communauté refondée

    Probable

    Vᵉ siècle av. J.-C.

    Ce que le texte raconte. Esdras le scribe fait lire publiquement la Loi ; Néhémie, envoyé par le roi perse, relève les murailles en cinquante-deux jours. Une communauté se redéfinit autour d'un texte.

    Ce que l'histoire établit. Le cadre perse est établi et les deux personnages sont vraisemblables, mais leur chronologie relative est discutée : selon la lecture d'Artaxerxès Iᵉʳ ou II, Esdras précède Néhémie ou le suit de plusieurs décennies. Ce qui est solide, c'est le tournant : à partir de cette période, l'identité juive s'organise autour d'un texte lu et interprété plutôt que d'un royaume. C'est le début de ce qui deviendra le judaïsme rabbinique.

    Sources Papyrus d’Éléphantine · Thomas Römer, L’Invention de Dieu

  17. La fixation du canon

    Établi

    IIIᵉ siècle av. J.-C. — IIᵉ siècle apr. J.-C.

    Ce que le texte raconte. La tradition attribue la clôture du canon à un acte d'autorité — les hommes de la Grande Assemblée, puis les sages de Yavné après la destruction du second Temple.

    Ce que l'histoire établit. Établi comme processus long, non comme décision unique. Les manuscrits de la mer Morte, copiés entre le IIIᵉ siècle av. J.-C. et le Iᵉʳ siècle apr. J.-C., montrent des livres déjà stabilisés à côté de textes qui ne seront pas retenus, et plusieurs états d'un même livre. La traduction grecque des Septante, à Alexandrie, atteste une autre configuration du corpus. Le texte consonantique se fixe vers les Iᵉʳ-IIᵉ siècles ; la vocalisation massorétique attendra le Xᵉ siècle à Tibériade.

    Sources Manuscrits de la mer Morte (Qumran) · Codex d’Alep · E. Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible