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Zakhor
XVᵉ siècle – 1493 · Cammarata (Sicile) → Palma de Majorque

Les grenades de Cammarata

Chassés de Sicile en 1493, des juifs vendent l'argenterie de leur synagogue ; elle sert depuis dans une cathédrale.

סבירRimonimSicileExpulsion de 1493Majorque

Dans le trésor de la cathédrale de Palma de Majorque, on conserve une paire d'objets d'argent gothique couverts d'inscriptions hébraïques. Ce sont des rimonim — les « grenades » que l'on emmanche au sommet des deux hampes d'un rouleau de Torah.

Ils sont siciliens, du XVᵉ siècle, et ils sont là depuis 1493. Ce qui les a sauvés est exactement ce qui a détruit la communauté qui les avait commandés.

Des tours, plutôt que des grenades

Le mot rimon signifie grenade, et la plupart de ces pièces en épousent la forme ronde. Celles-ci n'en font rien : elles prennent la forme d'une tour.

C'est une image que juifs et chrétiens partagent depuis l'époque byzantine, celle de la Jérusalem céleste. La tour est ajourée d'arcs outrepassés, travaillée au filigrane d'argent, sertie de perles et de pierres semi-précieuses ; des clochettes pendent à des chaînettes.

Ces clochettes ne sont pas un ornement. Quand on portait le rouleau à travers la synagogue, elles sonnaient. L'objet annonçait donc la Jérusalem à venir des deux manières dont un objet peut le faire : en se laissant voir, et en se faisant entendre.

Le 12 janvier 1493

Ces rimonim venaient de la synagogue de Cammarata, dans l'arrière-pays sicilien. La Sicile était alors sous couronne aragonaise, et le 12 janvier 1493, Ferdinand le Catholique y étendit l'expulsion décrétée l'année précédente pour l'Espagne.

On oublie souvent cette date au profit de 1492. La Sicile abritait pourtant l'une des populations juives les plus anciennes et les plus denses de Méditerranée, présente depuis l'Antiquité, et elle disparut en quelques mois.

Vendus, puis offerts à une Vierge

Ce qu'il advint des rimonim tient à un travail d'archives de l'historien majorquin Gabriel Llompart, et le récit qu'il en donne est le suivant : des juifs sur le départ les vendirent au marchand majorquin Francesc Puig, lequel, la même année 1493, les offrit à la Vierge de la cathédrale de Majorque.

Zakhor range ce récit au registre du probable plutôt qu'à celui de l'établi. Que les objets soient siciliens et qu'ils soient entrés au trésor à cette date n'est pas discuté ; le détail de la transaction repose sur une reconstitution documentaire, et une vente faite dans la précipitation d'une expulsion laisse rarement des traces complètes.

Devenus sceptres

La suite est la partie la plus étrange, et la plus instructive. La cathédrale ne les a pas rangés dans une vitrine comme curiosités : elle les a mis en service. Christianisés, ils devinrent les sceptres que portait le primicier — le chantre — lors de certaines cérémonies solennelles.

Pendant des siècles, des objets couverts d'hébreu, fabriqués pour honorer la Torah, ont donc été promenés dans les offices d'une cathédrale par des hommes qui n'en lisaient pas l'inscription. Ils ont continué de faire exactement ce pour quoi ils avaient été forgés — précéder et signaler ce qu'une assemblée tient pour sacré — en changeant simplement d'assemblée.

Ce qui reste d'une communauté

De la communauté juive de Cammarata, il ne subsiste presque rien : ni synagogue debout, ni cimetière, ni manuscrits identifiés. Il reste ces deux tours d'argent, à sept cents kilomètres de là, dans le trésor d'une cathédrale.

Elles ont traversé cinq siècles parce qu'elles avaient été vendues au bon moment à un marchand pieux. Ce qui rachète un objet du naufrage n'est pas toujours la piété de ceux qui l'ont fait : ici, ce fut la piété de quelqu'un d'autre.