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Zakhor
5 janvier 1895 · École militaire, Paris

La dégradation

Cinq mille soldats, une cour d'honneur, un sabre brisé. Dans la foule qui crie « mort aux Juifs », un journaliste viennois prend des notes.

מבוססDreyfusFranceAntisémitismeHerzl

Le samedi 5 janvier 1895, au petit matin, le capitaine Alfred Dreyfus est conduit au centre de la cour de l'École militaire, à Paris. Il a été condamné pour trahison le 22 décembre par un conseil de guerre, sur un dossier dont une pièce décisive n'a jamais été montrée à la défense.

Le ciel est blanc, il fait un froid coupant. Cinq mille hommes en armes forment le carré. Au-delà des grilles, place de Fontenoy, une foule que la police contient à peine.

Une cérémonie faite pour être vue

Un adjudant lui arrache les boutons de la tunique, puis les galons, puis les bandes du pantalon, puis les insignes du képi et des manches. Il brise enfin son sabre en deux sur son genou.

Dreyfus crie : « Je suis innocent ! Vive la France ! » On le fait ensuite défiler en haillons devant les troupes.

De la foule montent des cris de mort — contre lui et contre les Juifs. C'est ce détail-là que tous les témoins rapportent : l'accusation portait sur un homme, la clameur visait un peuple.

Ce que la dégradation avait de particulier

L'exécution publique d'une peine militaire n'était pas une nouveauté. Ce qui l'est, c'est le dispositif : la presse convoquée, la place ouverte, la mise en scène.

L'armée voulait montrer qu'elle avait purgé le traître. Elle a produit autre chose — une image que la France mettra douze ans à défaire, et dont elle discute encore.

Dreyfus part pour l'île du Diable. Il en reviendra en 1899, sera gracié, puis réhabilité en 1906 seulement.

Le journaliste au fond de la cour

Parmi les correspondants présents se trouve Theodor Herzl, correspondant à Paris de la Neue Freie Presse de Vienne. Il est assimilé, libéral, convaincu que l'émancipation résoudra la question juive.

Ce qu'il voit et entend ce matin-là — dans le pays de la Révolution, de la première émancipation, de 1791 — le persuade du contraire. Il publiera Der Judenstaat un an plus tard et convoquera le premier congrès sioniste à Bâle en août 1897.

Il faut cependant se garder de la version trop nette. Les historiens ont montré que la conversion de Herzl au sionisme s'est faite sur plusieurs années, et que ses propres dépêches de janvier 1895 sont plus mesurées que ses souvenirs ultérieurs. La dégradation n'a pas tout déclenché en un matin ; elle a été le point où quelque chose a cessé d'être supportable.

Deux réponses sorties de la même cour

L'affaire Dreyfus a produit deux conclusions opposées, et toutes deux tenables.

Pour Herzl : l'émancipation ne protège pas, il faut un État. Pour les dreyfusards juifs français, et ils étaient nombreux : la République s'est trompée, la République s'est corrigée, et c'est la preuve qu'elle vaut qu'on y reste.

Le second congrès de Bâle et la Ligue des droits de l'homme — fondée en 1898 pour défendre Dreyfus — sont sortis du même matin de janvier. Ce n'est pas un paradoxe : c'est ce qui arrive quand un événement est assez grand pour porter deux lectures.