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Zakhor
1568 – XXᵉ siècle · Cochin, côte de Malabar

Blancs et noirs

Des Juifs arrivés au XVIᵉ siècle bâtissent leur propre synagogue à côté de celle des Juifs déjà là depuis des siècles. Il faudra quatre cents ans pour qu'ils prient ensemble.

מבוססCochinCasteParadesiDivision

Une communauté juive vit sur la côte de Malabar depuis très longtemps — les plaques de cuivre du Xᵉ siècle en attestent les privilèges. Elle parle le malayalam, s'appelle elle-même par ce nom de lieu, et sera appelée Malabari.

À partir du XVIᵉ siècle arrivent d'autres Juifs : des Séfarades d'Espagne et du Portugal, puis des Irakiens et des Perses, poussés par les expulsions et le commerce portugais.

En 1568, ces nouveaux venus bâtissent leur propre synagogue à côté du palais du maharaja de Cochin. On les appellera Paradesi — étrangers, en malayalam.

Trois groupes qui ne se mélangent pas

La communauté se divise en trois ensembles qui fonctionnent comme des castes.

Les Paradesi, dits Juifs blancs, les derniers arrivés. Les Malabari, dits Juifs noirs, installés depuis des siècles. Et les Meshuḥrarim, descendants d'esclaves affranchis convertis, au bas de l'échelle.

Pas de mariage entre eux. Pas de repas commun. Dans la synagogue Paradesi, les Meshuḥrarim n'avaient pas de siège et devaient se tenir au fond, sur le sol, sans monter à la Torah.

Ce qui rend cette division difficile à regarder

L'explication qu'on donne habituellement est l'influence du milieu : une société de castes autour, et une communauté qui en reprend les catégories.

Elle est vraie et insuffisante. Les termes employés étaient blanc et noir, et le groupe qui s'est déclaré supérieur est celui qui venait d'arriver — s'appuyant sur son origine ibérique, c'est-à-dire européenne.

Ce n'est donc pas seulement de la caste indienne importée : c'est aussi une hiérarchie de couleur, dans une communauté juive, quatre cents ans durant. Il n'y a aucune raison de l'adoucir en la racontant.

La révolte des Meshuḥrarim

Au XIXᵉ puis au XXᵉ siècle, les Meshuḥrarim contestent. Ils obtiennent d'abord des rabbins étrangers des avis leur donnant raison — le droit juif ne connaît pas ces catégories, et plusieurs autorités consultées le disent nettement.

Le changement décisif arrive dans les années 1930 et 1940, sous l'influence directe du mouvement de Gandhi contre l'intouchabilité. Un jeune Meshuḥrar, Abraham Barak Salem, avocat formé à Madras, mène une campagne de type gandhien — refus de participer, protestation publique, boycott de la synagogue.

Les barrières tombent progressivement. On finit par prier ensemble.

Ce qu'il en reste

Presque toute la communauté de Cochin est partie en Israël dans les années 1950 et 1960. Là-bas, les distinctions se sont dissoutes en une génération.

La synagogue Paradesi de 1568 existe toujours à Kochi, avec son sol de carreaux bleus de Chine, ses lampes et ses plaques de cuivre. Elle reçoit des visiteurs par milliers ; il n'y reste presque plus personne pour y prier.

Le bâtiment que les arrivants avaient construit pour ne pas prier avec les autres est devenu le monument d'une communauté entière, dont il ne raconte tout seul que la moitié.