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Zakhor
921 – 922 · De Ramla à Bagdad

Deux Pessah

Trente-cinq minutes de désaccord sur un calcul, et le monde juif célèbre la Pâque à deux jours d'écart. Ce qui se joue n'est pas l'astronomie : c'est qui fixe le calendrier.

מבוססCalendrierSaadia GaonAutoritéBabylonie

En 921, Aaron ben Meïr, chef du gaonat de Palestine — alors installé à Ramla —, annonce que les fêtes de l'année suivante tomberont à des dates différentes de celles calculées en Babylonie.

Le désaccord porte sur un détail du calcul de la nouvelle lune : le seuil au-delà duquel on reporte le mois. Ben Meïr invoque une tradition fixant ce seuil à 642 parties d'heure sur 1080 après midi — environ trente-cinq minutes.

Sur cette année-là, l'écart produit un décalage de deux jours : selon lui, le premier jour de Pessah tombe un dimanche ; selon la règle admise en Babylonie, un mardi.

Ce qu'un décalage de deux jours signifie

Il faut mesurer ce que cela veut dire concrètement pour des communautés dispersées de l'Espagne à la Perse.

Pessah, Roch Hachana, Kippour ne tombent plus le même jour selon qu'on suit Jérusalem ou Bagdad. Deux familles apparentées jeûnent à deux dates. Un mariage célébré ici est invalide là. Le calendrier est ce qui fait qu'un peuple dispersé fait les mêmes gestes au même moment ; le perdre, c'est cesser d'être un seul corps.

Un jeune homme d'Égypte

Saadia ben Joseph, né en Égypte, n'est alors ni gaon ni rien — il ne le deviendra qu'en 928. Il se trouve en Babylonie et prend l'affaire en main.

Il écrit d'abord à Ben Meïr en termes conciliants. Sans effet. Il rédige alors le Sefer ha-Mo'adim, le Livre des fêtes, et surtout il écrit aux communautés, partout, pour expliquer le calcul et demander de suivre la règle babylonienne.

C'est un travail de diffusion autant que de démonstration : il ne s'agit pas de convaincre un savant mais des dizaines de communautés qui recevront la lettre à des mois d'intervalle.

Ce qui se jouait vraiment

Derrière l'astronomie, il y a une question d'autorité. Fixer le calendrier était la prérogative historique de la terre d'Israël : c'est de Jérusalem que partaient les messagers annonçant le début du mois.

Les académies de Babylonie — Soura et Poumbedita — étaient devenues, en deux siècles, le vrai centre du savoir juif, et prétendaient à la préséance. Ben Meïr tentait de reprendre à la Palestine ce qui lui avait échappé.

En 922, les communautés rabbanites de Palestine et de Babylonie célébrèrent effectivement Pessah et Roch Hachana à des dates différentes. La rupture a bien eu lieu.

Comment cela s'est terminé

La plupart des communautés suivirent le calcul babylonien. La datation de Ben Meïr fut abandonnée peu à peu ; les sources rapportent qu'il finit par se rétracter et reconnaître l'autorité des savants de Babylonie.

Le calendrier juif tel qu'il est encore employé aujourd'hui est celui qui l'a emporté cette année-là. On l'attribue volontiers à Hillel II au IVᵉ siècle ; les travaux récents montrent qu'il s'est fixé bien plus tard, et que 921-922 est l'un des moments où il s'est fixé.

Une querelle de trente-cinq minutes a donc réglé, pour mille ans, la question de savoir qui dit quel jour on est.