ALSACE
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ALSACE
Traces de premiers établissements
Un territoire allemand qui, avec la Lorraine, forme un _Reichsland_, ou territoire impérial. Il s'étend entre le Rhin et les Vosges. La date précise de l'établissement des Juifs dans cette région et les régions voisines ne peut être déterminée avec certitude. Selon certains historiens, il y avait des Juifs à Cologne au quatrième siècle ; d'autres datent leur présence à Mayence de la fin du huitième siècle. Si ces affirmations sont exactes, il n'est pas impossible que des Juifs aient résidé aussi dans la principale ville d'Alsace pendant la période des rois francs et carolingiens. C'était l'opinion de Schoepflin au siècle dernier ("Alsatia Illustrata," traduit par Ravenez, v. 143) ; mais il ne fournit aucune preuve. Cependant, Benjamin de Tudèle, dans le récit de ses voyages entre les années 1160 et 1173, parle d'avoir rencontré de nombreux Juifs riches et savants dans les villes de Trèves, Worms, Spire et Strasbourg ; par conséquent, des communautés juives ont dû exister là au second moitié du douzième siècle. Selon J. Euting ("Aeltere Hebräische Inschriften im Elsass," 1887), les plus anciennes des pierres tombales découvertes en 1868 dans la Rue des Juifs à Strasbourg dataient de cette époque. Une autre pierre tombale portait la date de 1223 ; mais la plupart des autres sont du quatorzième siècle.
Le second code de lois, promulgué par le prince-évêque de Strasbourg vers l'année 1200, prescrivait que les Juifs de cette ville fournissent les étendards épiscopaux ("Urkundenbuch der Stadt Strassburg," i. 481). En 1233 un quartier juif existait dans la ville ("Urkundenb." i. 185), et le terme "Juif" était appliqué à certains habitants chrétiens soit comme sobriquet, soit parce qu'ils descendaient d'Israélites baptisés. Sous l'empereur Frédéric II, il y avait des Juifs à Hagenau (Richer de Lenones, ad annum 1236 ; Boehmer, "Fontes," iii. 58) ; et, quelque temps après (vers 1260), ceux de Weissenburg furent accusés de meurtre rituel et expulsés de la ville ("Annales de Colmar" ; Boehmer, "Fontes," ii. 4). L'auteur de l'appendice anonyme aux "Annales de Colmar" (vers 1300) dit : « In Alsatia . . . chyrurgici pauci, physici pauciores; Judei pauci; hæretici in locis plurimis abundabant » (En Alsatie, il y avait peu de chirurgiens et moins de médecins ; les Juifs aussi étaient peu nombreux, mais en la plupart des endroits les hérétiques abondaient ; "Annales de Colmar," éd. Gérard et Liblin, p. 230). Quand l'évêque de Strasbourg, Walter von Geroldseck, se querella avec les citoyens, l'un de ses griefs était le mauvais traitement des Juifs par ses sujets rebelles ; et dans un accord conclu avec son successeur, le conseil municipal s'engagea à ne pas exiger le paiement d'impôts des Juifs pendant cinq ans ("Urkundenb." i. 374).
Ère de persécution
Pendant près de trois quarts de siècle, les Juifs d'Alsace furent simplement tolérés ; mais dans la dernière décennie du treizième siècle, leur persécution commença. En 1290, le peuple de Mülhausen se souleva contre les usuriers juifs. L'un d'eux, un certain Solman de Neuenburg, fut battu à mort par la foule ; et le Roi Rodolphe Ier, par proclamation, annula toutes les dettes envers les Juifs, s'élevant à 200 marks d'argent—environ $20,000 ou £4,000 de nos jours (Mosmann, "Cartulaire de Mulhouse," i. 88). Deux ans plus tard (1292), les Juifs de Colmar furent accusés de meurtre rituel, et une émeute s'ensuivit (Boehmer, "Fontes," ii. 30). Pendant l'année suivante, le peuple de Rufach, peut-être aidé par le clergé cupide, commença à montrer de l'intolérance envers les Juifs de cette ville, qui s'enfuirent précipitamment à Colmar (_ib._ ii. 31). Dans les "Annales de Colmar" (p. 168), il est enregistré qu'en 1296 un Juif de Sulzmatt, ayant été accusé de vol, fut pendu par les pieds à une potence et demeura en cette position pendant huit jours, quand, selon le récit, il réussit à se libérer. Un autre Juif fut assassiné à Ensisheim en 1299 (_ib._ p. 182).
La persécution, une fois commencée, diminua quelque peu à certains intervalles, mais ne cessa jamais entièrement. Quand le Roi Henri VII d'Allemagne en 1308 livra les Juifs de Rufach et de Sulzmatt à Jean de Dirpheim, évêque de Strasbourg, plusieurs d'entre eux furent emprisonnés, et d'autres périrent au bûcher pour des raisons inconnues. Un second massacre des Juifs eut lieu à Rufach en l'année 1338, à l'anniversaire de la conversion de saint Paul ; et peu après, presque tous les Juifs furent expulsés, au moins temporairement, de l'évêché de Haute-Alsace ("Alsatia Illustrata," iv. 262).
Massacres
La période comprise entre 1337 et 1338 fut particulièrement néfaste pour les Juifs dispersés dans les pays voisins ; et d'après les maigres témoignages des écrivains contemporains, il apparaît que le mouvement contre eux se développa en fin de compte en un soulèvement général de la paysannerie. En mai 1337, Umbehoven, chevalier de Dorlisheim, et Zimberlin, noble d'Andlau (selon une autre autorité, un simple aubergiste), prenant collectivement le nom de « König [Armleder](/articles/1790-armleder-persecutions) » (Roi Bras-de-Cuir), se mirent à la tête d'une foule de paysans et massacrèrent les Juifs d'Ensisheim, Mühlhausen, Rufach et autres villes. Ils marchèrent alors sur Colmar et sommèrent les magistrats de la ville de leur livrer les Juifs ; mais les citoyens de Strasbourg ayant décidé d'assister à la défense de la ville menacée, la foule se dispersa(« Chronique de Kœnigshoven », éd. Hegel, p. 759). À peu près à la même époque, les Juifs de Ribeauvillé, qui en 1331 avaient été remis par Louis de Bavière au Sieur de Ribeaupierre en garantie d'un prêt de 400 marks d'argent (correspondant à 80 000 dollars de l'époque actuelle), furent accusés d'être empoisonneurs et furent massacrés (« Alsatia Illustrata », iv. 262).
Strasbourg, ville de refuge.
Des cas isolés de meurtre se produisirent aussi à Strasbourg. En 1337, un Juif accusé d'avoir tué une petite fille fut brûlé ; et l'enfant fut enterrée en grande pompe et honorée par la foule en tant que martyre (Grandidier, « Nouvelles Œuvres Inédites », v. 344). Néanmoins Strasbourg resta pratiquement la ville de refuge pour les Juifs d'Alsace jusqu'environ le milieu du quatorzième siècle ; et à mesure que son commerce et son industrie se développaient, la ville libre d'empire ajusta ses relations avec les Juifs d'une manière qui, bien que onéreuse, était du moins supportable. Conformément à un accord conclu en 1325, les Juifs occupaient un quartier propre dans la ville de Strasbourg et avaient leur propre cimetière (« Urkundenb. » ii. 394). S'ils ne pouvaient pas acquérir de biens immobiliers, ils n'étaient pas obligés de soumettre leurs procès à aucun juges autres que le maire—privilège qui leur assurait une certaine protection, bien qu'il fût sans doute coûteux. Un certificat de protection (_Schutzbrief_) émis en 1338 à seize personnes et valable pour cinq ans coûta 1 072 marks, dont 1 000 étaient payables à la ville, 60 au roi et 12 à l'évêque. En compensation de cela, les Juifs étaient autorisés à se livrer au prêt sur gage ; le taux des prêts étant fixé pour eux à 5 ou 6 pour cent par semaine, ou à 43 pour cent par an (« Chronique de Kœnigshoven », éd. Hegel, append. iv. 977).
Le degré de culture de ces Juifs est montré, du moins relativement, par les fragments de leurs pierres tombales qui ont été récemment mis au jour, et par le fait que des Juifs d'autres villes assistaient aux cours des rabbins de Strasbourg. Il existe encore une lettre du maire de Schlettstadt au maire de Strasbourg le priant de permettre à certains des Juifs du premier endroit de séjourner à Strasbourg, afin qu'ils puissent profiter de l'enseignement des rabbins qui s'y trouvaient (« Urkundenb. » v. 1029).
« Confessions » sous la torture.
Vint alors cette horrible « année de terreur », qui s'abattit sur toute l'Alsace et balaya la plupart de ses communautés juives. Une lettre de Rudolph d'Oron, bailli de Lausanne (15 novembre 1348), annonça au maire de Strasbourg que certains Juifs de Lausanne avaient avoué, sous la torture, que sur l'ordre de leurs coreligionnaires d'Italie et en collusion avec eux, ils avaient empoisonné tous les puits de la vallée du Rhin. C'était, disaient-ils, pour venger les cruautés du Roi Bras-de-Cuir que les Juifs avaient répandu autour d'eux ce poison, qui ne les tuerait pas, mais tuerait les chrétiens (« Urkundenb. » v. 164-210). En décembre 1348, le conseil de la ville d'Obernai (Enheim) notifiait celui de Strasbourg qu'ils avaient mis à la torture cinq Juifs, arrêtés à la dernière grande foire de Spire, et que ceux-ci avaient admis leur participation à ce crime(« Urkundenb. » v. 177). Le 29 décembre, le conseil de Colmar annonça également qu'un certain Hegmann, l'un des Juifs placés sous sa protection, avait, sous la torture, accusé Jacob, le chantre de la synagogue de Strasbourg, de lui avoir envoyé le poison qu'il avait versé dans les puits de Colmar : l'une de ses cousines, une femme nommée Bela, avait de même empoisonné les puits d'Ammerschweier. Malgré ces accusations, les magistrats en chef, influencés sans doute autant par l'intérêt personnel que par l'humanité, continuèrent à protéger la communauté juive de leur ville. Mais un soulèvement général, instigué par les magnats civiques et les nobles voisins—possiblement aussi par le clergé lui-même—éclata à Strasbourg en février 1349. Le conseiller Peter Swarber et ses deux collègues furent déposés, condamnés à de lourdes amendes et expulsés. Ensuite les nouvelles autorités communales constituées par ce mouvement révolutionnaire décretèrent l'extermination de tous les Juifs de Strasbourg ainsi que de tous les réfugiés juifs résidant temporairement dans la ville. À cette époque il y avait à peine 2 000 Juifs ayant des demeures établies dans la ville, qui contenait, au maximum, 15 000 ou 20 000 habitants en tout. Le jour de la Saint-Valentin (14 février) 1349, les Juifs de la ville furent brûlés _en masse_ sur le site de leur propre cimetière. Un petit nombre qui avaient abjuré leur foi, ainsi que certains enfants, furent sauvés, ces derniers étant arrachés aux flammes.
Strasbourg, théâtre d'un holocauste.
Le nombre des victimes de cet horrible holocauste a été considérablement exagéré par la tradition (« Chronique de Kœnigshoven », pp. 761-764). Indubitablement, ils devaient leur sort principalement à leur richesse, comme l'atteste le chroniqueur : « Ir gelte vas ouch die sache davon die Juden getoedet wurden » (Leur argent était la cause de la mort des Juifs). D'autres Juifs furent brûlés à Schlettstadt avec un supposé complice chrétien (« Urkundenb. » v. 195). À Colmar et dans d'autres villes, les Juifs furent sacrifiés sans être entendus dans leur propre défense ; seulement à Landau, où ils étaient nombreux, une tentative de défense fut entreprise, et là sans succès. Les autorités impériales ne firent absolument rien pour protéger les _servi camerœ imperialis_ (serviteurs de la chambre impériale), comme les Juifs étaient alors appelés dans le Saint-Empire romain. En avril 1349, Charles IV d'Allemagne formula une réclamation sur les produits de tous les emprunts consentis par les Juifs de Strasbourg au Comte de Wurtemberg. Le 5 juin 1349, une alliance défensive fut formée entre les autorités municipales de Strasbourg, l'évêque de Strasbourg et l'Abbé de Murbach, le Comte de Wurtemberg et plusieurs autres grands d'Alsace, pour repousser toute tentative d'enquête sur le massacre. Quelques mois plus tard, Charles IV délia le peuple de Spire de toute responsabilité dans le massacre de février (Lettre du 12 sept. 1349, « Urkundenb. » v. 207). Ces tentatives d'extermination n'anéantirent pas les Juifs d'Alsace ni n'empêchèrent les accroissements de leur nombre.
Les noms propres enregistrés dans les autorités citées prouvent que la plus grande partie des Juifs qui habitaient l'Alsace au cours du quatorzième siècle venaient de la rive droite du Rhin. En 1356 il y avait de nouveau des Juifs à Mühlhausen ; car Petri (« Mühlhauser Geschüchten », p. 45) rapporte l'histoire d'un Juif en cette ville qui avait été appréhendé par le seigneur de Neuenstein, mis dans un sac et transporté en Franche-Comté afin qu'on en exigeât une rançon.
En accordant de nouvelles franchises à la ville de Hagenau, Charles IV lui concéda le droit de recevoir ou de rejeter à volonté des Juifs protégés (« Alsatia Illustrata », v. 247) ; et en 1374 il étendit le même privilège à la ville de Kaisersberg (_ib._ v. 293). Des Juifs vivaient à Colmar en 1385. En 1369 des Juifs furent de nouveau admis à Strasbourg (« Urkundenb. » v. 715). Une ordonnance (_Judenordnung_) les concernant, datée du 14 mai 1375, mentionne la présence d'une douzaine de familles (« Urkundenb. » v. 880) ; une autre, édictée en 1383, ordonne qu'ils soient traités et protégés comme les autres citoyens (« Urkundenb. » vi. 89) ; et peu après, sur la recommandation du Comte d'Öttinger, seize familles furent admises en provenance d'Ulm, Bretten, Breisach, Wesel et Mosheim (« Urkundenb. » vi. 95). En 1384 le maire nomma un Juif, Maître Gutleben, comme médecin, avec un salaire de trois cents couronnes (environ 360 $ nominaux) par an. Bien que la communauté ne fût pas nombreuse, elle devait être riche, car en 1385 le Comte Palatin Robert à lui seul devait aux Juifs de Strasbourg la somme de 15 400 fl. (7 700 $ nominaux ; voir « Urkundenb. » vi. 143). Indubitablement leur richesse était une source constante de menace pour eux ; car le Roi Venceslas d'Allemagne (6 février 1386) ordonna à la municipalité d'appliquer contre les Juifs des lois somptuaires en matière de vêtement, et de leur enjoindre de reprendre les chaussures jaunes et les chapeaux en forme de pain de sucre anciennement portés par eux (« Urkundenb. » vi. 162 ; [voir Badge](/articles/2317-badge)). La même année le maire les frappa d'une amende de 20 000 fl. (10 000 $). En 1387, des délégués des villes rhénanes s'assemblèrent à Spire (où en 1385 ils avaient débattu la question juive) et adoptèrent des résolutions hostiles aux Juifs. À la demande des délégués de Strasbourg il fut résolu qu'aucun chrétien mâle ou femelle ne soit autorisé à servir comme domestique ou comme nourrice dans les familles juives, sous peine d'être marqué au fer sur le front (« Urkundenb. » vi. 204). Au cours de cette année le Roi Venceslas plaça sous le ban tous les Juifs de Colmar, Schlettstadt et Hagenau qui refusaient de payer les taxes qu'il exigeait pour leur protection, et inclut même trois villes impériales qui avaient gardé pour elles-mêmes ces contributions juives (« Urkundenb. » vi. 194). Au mois de juin un Juif d'origine italienne ou française (Mamelot der Morschele, der Walch) entra par hasard dans la cathédrale de Strasbourg ; et bien qu'il n'eût rien fait de répréhensible, il fut frappé par le bedeau, expulsé et menacé de noyade s'il réentrait dans la ville (« Urkundenb. » vi. 198).
Les Juifs étaient une source de revenu considérable pour le trésor municipal. Ils étaient au nombre d'environ vingt familles à cette époque, qui payaient une taxe annuelle de 727 fl. (365,50 $ nominaux) ; et le plus riche parmi eux, appelé dans les registres « der ryche Sigmund », payait 203 fl. (101,59 $ ; voir « Urkundenb. » vi. 211).
À l'automne, un péril nouveau et bien plus grave menaça les Juifs d'Alsace. Un tissier de Bischheim, nommé Lauwelin, fut accusé d'avoir offert son propre enfant aux Juifs de Strasbourg pour un sacrifice rituel, et—sans doute sous la torture—fut reconnu coupable du crime ; et en punition ses yeux furent mis hors ("Urkundenb." vi. 207). Au commencement de l'année 1388, toute la communauté juive fut expulsée et ses biens immobiliers confisqués—une condition qui fut maintenue jusqu'à la Révolution française de 1793. En 1392, les rouleaux et les tables de la Loi appartenant à la synagogue étaient toujours conservés à Strasbourg ("Chronique de Kœnigshoven," pp. 975-986). Colmar fut aussi le théâtre d'actes de violence qui ne se terminèrent pas de manière aussi brutale. Wenceslaus annula toutes les créances des Juifs de cette ville contre leurs débiteurs chrétiens en 1392 (Mossmann, "Juifs de Colmar," p. 8). En 1397, une autre histoire de puits empoisonnés fut mise en circulation en Haute-Alsace par un certain Juif de Ribeauville, dont les confessions impliquèrent de nouvelles victimes (Schreiber, "Freiburger Urkundenb." ii. 108).
Le Quinzième Siècle.
Le quinzième siècle fut une période de calme relatif pour les Juifs d'Alsace. Durant cette période, ils furent les victimes de tracasseries incessantes plutôt que de persécution réelle, excepté dans les dernières décennies du siècle où des actes de violence furent renouvelés (1476-77), au commencement de l'agitation générale produite par les guerres bourguignonnes entre Louis XI. et Charles le Hardi. En 1436, l'Empereur Sigismond prohiba aux citoyens de Hagenau de louer ou de vendre des maisons aux Juifs ("Alsatia Illustrata," v. 170). Le 31 octobre 1437, il prohiba aux Juifs de Colmar d'acquérir aucun bien immobilier dans la ville ou ses faubourgs, sans permission spéciale du maire, qui semble s'être lassé de ses protégés ; car en 1478 seulement deux familles étaient tolérées dans la ville. Par décret de l'Empereur Frédéric III., les Juifs de Schlettstadt furent à leur tour expulsés de cette ville le 12 décembre 1479 (J. Gény, "Die Reichsstadt Schlettstadt," p. 206) ; mais il refusa de sanctionner l'expulsion de ceux de Colmar—sans doute parce qu'ils trouvèrent des défenseurs influents à sa cour (Mossmann, _op. cit._ p. 18).
Le Seizième Siècle.
L'ouverture du seizième siècle marqua une résurgence de l'antipathie économique et religieuse envers les Juifs d'Alsace. À la ville de Münster, où pendant le Moyen Âge il n'y avait eu aucun Juif, Maximilien I. donna permission d'admettre ou de rejeter des membres de cette race ; mais les citoyens décidèrent d'exclure de la citoyenneté toutes les personnes qui empruntaient même de l'argent aux Juifs ("Alsatia Illustrata," v. 281). Enfin (22 janvier 1510), ce souverain accorda à la ville de Colmar le droit si longtemps désiré d'expulser les Juifs, de sorte que quand leurs affaires commerciales les appelaient dans cette ville, ils étaient forcés de payer un péage et de porter le badge jaune sur leurs vêtements. Maximilien présenta aussi la synagogue juive et le cimetière à son secrétaire, Jean Spiegel de Schlettstadt.
Chassés de la ville, les Juifs habitaient dans les villages environnant Colmar et continuaient à faire commerce avec ses citoyens : on leur interdit alors de déposer leurs marchandises chez les chrétiens. Afin de se débarrasser de ses voisins, le maire obtint permission de Charles V. de leur interdire l'entrée de la ville (25 avril 1541). Cela n'empêcha pas la chancellerie impériale de renouveler, le 24 mai 1541, à la demande du R. Josel de Rosheim, tous les privilèges dont jouissaient les Juifs de Colmar. R. Josel exerçait, bien qu'officieusement, les fonctions de collecteur des taxes et de protecteur des Juifs d'Alsace. Ces derniers étaient loin d'être aussi nombreux alors qu'ils ne l'étaient un ou deux siècles plus tard. Un recensement détaillé ordonné par la régence d'Ensisheim ne montra que 52 familles dans toute l'Alsace autrichienne ; et en 1574 ils en furent expulsés. Il commença alors entre la ville de Colmar et ses habitants Juifs une lutte pour la faveur de la chancellerie impériale—une lutte marquée par son influence corrompue, et qui, après avoir duré plusieurs années, se termina en 1549 désavantageusement pour les Juifs. À partir de ce moment jusqu'à son union avec la France, Colmar devint la ville la plus importante et la plus antisémite de la Haute-Alsace. Ce sentiment était si fort en 1622 que le maire refusa positivement à l'évêque de Strasbourg, et par lui à l'archiduc Leopold d'Autriche, permission pour l'un de ses sujets, un marchand de chevaux juif nommé Kossmann de Wettolsheim, d'entrer dans la ville ; et ce n'est qu'en 1691 que les Juifs furent de nouveau autorisés à mettre le pied à Colmar ("Kaufhauschronik," éd. Waltz, p. 58). Dans les autres villes des conditions similaires prévalaient. En 1517 le maire de Landau consentit à admettre dix familles juives dans la ville moyennant un paiement de 400 fl. (200 $) annuels ; mais en 1525 il décida de les expulser, et le fit finalement, bien qu'opposé par l'Électeur Palatin. À Obernai le bailli en chef, Jacques de Morimont, interdit aux Juifs d'entrer dans la ville excepté les jours de marché ("Alsatia Illustrata," v. 270). À Weissenburg un édit impérial déclara nuls les accords que la ville avait conclus avec les Juifs (_ib._ v. 247) ; tandis qu'à Schlettstadt, après avoir fortement restreint le commerce des Juifs, en vertu d'un édit impérial émis le 24 février 1521, le maire se servit d'un procès pour recouvrement d'une dette, intenté par les Juifs contre certains citoyens, comme prétexte à leur expulsion totale en 1529 (Güny, _op. cit._ p. 207).
Le Dix-septième Siècle.
Au dix-septième siècle une immigration notable de Juifs en Alsace commença, causée principalement par la Guerre de Trente Ans. Ils venaient de la rive droite du Rhin, où les autorités étaient impuissantes à les contrôler ou à les entraver. À cette époque le régime militaire supplanta partout l'autorité civile ; et tant les chefs des différentes factions que ceux de l'armée se valaient du sens commercial aigu des Juifs pour équiper leur cavalerie et pour reconstituer leurs magasins généraux. Pour les soldats ils étaient indispensables comme agents pour l'écoulement du butin. Dès le commencement de la Guerre de Trente Ans les Juifs s'établirent sur les terres de l'évêché de Strasbourg, dans le comté de Hanau-Lichtenberg, sur l'estate des seigneurs de Ribeaupierre, et dans d'autres villes, notamment à Hagenau. Désirant augmenter leurs revenus, les nobles des environs de la Basse-Alsace vendirent aux Juifs le droit de s'établir dans les villages ; car c'est là qu'ils préféraient habiter. Habitants des villes au Moyen Âge, les Juifs d'Alsace, chassés par une force irrésistible vers les districts ruraux au dix-septième siècle, devinrent une classe rurale sans goût pour les entreprises agricoles, et restèrent tels même au dix-huitième siècle. Par la Paix de Westphalie en 1648, l'Autriche céda ses possessions en Alsace à la France, et en 1681 Louis XIV. prit possession de Strasbourg.
Dans le premier recensement général de la « nation juive » d'Alsace, effectué en 1689 par ordre de l'Intendant Jacques de la Grange, un total pour toute la province de 525 familles juives est donné. Celles-ci, en comptant au moins cinq personnes par famille, représenteraient environ 2 600 âmes. De ce nombre, 391 familles appartenaient à la Basse-Alsace, 134 à la Haute-Alsace et au Sundgau. La population juive urbaine était insignifiante (Landau avait 3 familles, Hagenau 19, Weissenburg 8, Buchsweiler 18, Saverne 6, Obernai 3) ; mais dans certains petits villages le nombre de familles était plus grand. Il y avait 37 familles à Westhofen, 20 à Marmontier, 17 à Bollweiler, et 14 à Hegenheim ("Revue d'Alsace," 1859, p. 564).
Statistiques au Dix-huitième Siècle.
À partir de 1697, l'augmentation de la population fut considérable ; dans son « Mémoire sur l'Alsace » (p. 229), révisé à cette date, La Grange donne 3 655 Juifs en Alsace, dont 897 en Haute et 2 766 en Basse Alsace ; et ils formaient environ un soixante-dixième de la population totale de ce temps. En 1716, il y avait 1 269 familles, comptant plus de 6 000 individus, et à partir de ce moment, en raison de la paix prolongée dont la province jouissait au dix-huitième siècle—sans doute aussi de l'immigration ininterrompue—la croissance fut étonnamment rapide. Les statistiques de 1750 montrent que le nombre de familles avait été de 2 585 ; en 1760, il s'était accru à 3 045, et en 1785 à 3 942 familles, totalisant 19 624 individus. La population juive des villes n'accusa aucune augmentation matérielle. À Colmar, Schlettstadt et Kaisersberg il n'y avait pas d'habitant juif ; Strasbourg, avec très mauvaise grâce, tolérait la présence de la famille du chef commissaire de l'armée, Cerf-Beer, qui avait été nommé par Louis XV. ; Hagenau avait 325 Juifs, Rosheim 268, Buchsweiler 297, Ribeauville 285, Landau 145, Weissenburg 165, et Obernai 196. Mais certaines petites villes de Haute Alsace avaient des populations juives qui surpassaient en nombre les chrétiens. À Darmenach il y avait 340 Juifs, à Hegenheim 409, Niederhagenthal 356, Wintzenheim 381, Zillisheim près de Mulhouse 332, Bischheim, faubourg de la ville de Strasbourg, 473 (« Dénombrement Général des Juifs d'Alsace », Colmar, 1785).
Attitude de Léopold d'Autriche.
Cette augmentation rapide de la population ajouta naturellement aux difficultés de gagner leur vie. Avec les professions libérales et les plus grands canaux du commerce fermés pour eux, que pouvaient faire les Juifs ? Dans les villes, ils n'étaient pas jugés éligibles à l'adhésion aux corporations de métiers et d'artisanats ; d'ailleurs, la majorité d'entre eux étaient dispersés sur le territoire. Leurs propres voies légitimes du commerce étaient le négoce du bétail et la vente d'objets d'occasion. Celles-ci étaient insuffisantes pour leur subsistance ; et ils eurent recours au prêt d'argent sur billets ou hypothèques, à un taux d'intérêt non fixe souvent égal à l'usure. Les auteurs les plus hostiles s'accordent à dépeindre les Juifs alsaciens de la fin du dix-huitième siècle comme mal nourris, vêtus de haillons, et ne possédant qu'un capital limité, qu'ils prêtaient, et dont l'intérêt leur permettait de se suffire à eux-mêmes. L'antipathie des masses envers eux ne s'éteignit jamais, bien qu'vers le milieu du dix-septième siècle l'insignifiant badge qui leur avait été ordonné de porter disparût. Une copie de ce badge—un petit disque jaune, qui était fixé à leurs vêtements—se trouve dans le « Le Cornelius Redivivus » du roi Louis XIII., gravé en 1617. S'ils n'étaient plus massacrés (bien qu'en 1657 une foule à Dachstein brûlât plusieurs Juifs), ils n'en souffraient pas moins des extorsions et des exactions. Ils étaient assaillis par des réglementations étroites et tyranniques, même dans les villes où ils étaient reçus avec plus que l'ordinaire de tolérance. Ainsi un décret de l'Archiduc Léopold d'Autriche (22 mai 1613) réglementait tout ce qui concernait leur vie publique et privée, et leur interdisait d'acquérir des biens immobiliers. Par ce décret, ils ne pouvaient recouvrer des billets de crédit contre des chrétiens que s'ils avaient au préalable été enregistrés par le registraire ou prévôt de la localité. Il leur était interdit de célébrer publiquement leurs rites religieux, d'abriter un Juif étranger pendant plus de quarante-huit heures, et d'employer des serviteurs chrétiens les jours de fête ou le dimanche. Pour le privilège de passer d'une ville à l'autre, ils étaient obligés de payer une taxe spéciale (_Judenzoll_). Quand l'Alsace passa sous la domination de la France, la condition des Juifs ne fut pas améliorée. D'abord Louis XIV. ou ses ministres inclinaient à leur expulsion (1651) ; plus tard, en vertu de lettres patentes émises le 25 sept. 1657, le roi les prit sous sa protection spéciale. Mais cela n'empêcha pas le lieutenant du roi, Poncet de la Rivière, de prélever sur eux, en 1672, une taxe additionnelle pour la protection royale (en sus de celle qu'ils payaient directement au seigneur du domaine), qui s'élevait à 10½ fl. (5,25 dollars) par famille. Les Juifs apprirent bientôt à se rendre utiles au nouveau gouvernement comme agents et comme fermiers des revenus de ceux qui détenaient des monopoles de la vente du sel, du fer et d'autres minéraux ; surtout, il ne fut pas long avant qu'on les considérât comme nécessaires pour fournir des chevaux de remonte à la cavalerie royale qui tenait garnison en Alsace.
Effet de la Paix de Ryswick.
Après la Paix de Ryswick (1697), la question se posa de savoir comment mieux soulager la province de sa population juive. Mais la Guerre de Succession d'Espagne offrit de nouvelles occasions aux Juifs de rendre des services spéciaux, et le 31 janvier 1713, Pontchartrain notifa aux autorités provinciales et locales que le roi ne jugeait pas convenable de les expulser.
Pendant tout le dix-huitième siècle, la condition des Juifs devint de plus en plus précaire. Bien qu'à la fin du siècle précédent La Grange ait pu dire (« Mémoires », p. 239) : « Il y en avait très peu qui fussent dans l'aisance, et aucun qu'on pût appeler riche », la situation était maintenant encore plus mauvaise. En Sundgau, la haine des fermiers, ruinés par les usuriers juifs, allait croissant, et une série de décrets du Conseil souverain, le parlement d'Alsace, servait à rappeler aux Juifs qu'ils n'y vivaient que par la tolérance royale. Ainsi, en 1726, le Conseil ordonna la destruction des trois synagogues de Wintzenheim, Bischheim et Hagenthal, qui avaient été construites sans autorité souveraine ; en 1733, le roi interdit aux Juifs de faire cuire leur pain le dimanche ; en 1740, il leur fut défendu d'habiter les mêmes maisons que les Chrétiens, même si les Chrétiens y consentaient. Tout commerce illicite entre un Juif et une femme chrétienne était punissable de la potence, ou du moins des galères à perpétuité pour l'homme ; la femme étant condamnée à la réclusion et au fouet.
Statut des Rabbins.
À partir de la date de la conquête française de l'Alsace, l'organisation des communautés juives de cette province devint plus centralisée. Autrefois, chaque seigneur du domaine, là où les Juifs étaient assez nombreux pour le justifier, nommait un chef sur la communauté — un rabbin à qui était confiée l'administration de toutes les fonctions religieuses de la communauté, et qui agissait aussi comme juge ordinaire dans tous les procès civils entre Juifs, ces derniers ayant le privilège d'appel du tribunal rabbinique aux cours supérieures. Sur ces rabbins le gouvernement de Louis XIV nomma un supérieur ; et le 21 mai 1681, nomma Aaron Wormser grand-rabbin des Juifs de la Haute et Basse Alsace, fixant sa résidence à Saint-Louis de Brisach, et plus tard à Colmar. À l'origine cette innovation rencontra de l'opposition de la part de ceux qui en étaient le plus concernés. En 1704, Samuel Lévy, le successeur de Wormser, eut beaucoup à contendre avec des rabbins récalcitrants et des laïcs délinquants, et le Conseil souverain l'autorisa à prononcer l'excommunication contre eux.
Reçus Contrefaits.
On sait peu de choses sur la vie interne des communautés juives d'Alsace pendant le dix-huitième siècle ; et on ne peut se former qu'une idée très vague de leur condition intellectuelle et morale. Un certain Hirtzel Lévi de Wettolsheim, condamné pour vol à main armée sur faux témoignage et condamné à être roué à Colmar, le 31 décembre 1754, fut réhabilité par un décret du Parlement de Metz, le 24 septembre 1755. Le côté sombre de la question juive de cette époque se manifeste dans le long et significatif procès au sujet de reçus contrefaits qui fixa l'attention publique en Haute Alsace pendant 1778 et 1779. Il apparaît que les paysans s'efforçaient d'éviter leurs dettes à l'aide de reçus contrefaits, fabriqués en gros et vendus à un nombre de fripons audacieux, dont la plupart furent capturés et punis par l'emprisonnement, le pilori, ou les galères, ou la mort à la potence. La déception des paysans, qui avaient été dupés et qui avaient espéré un soulagement immédiat de leurs dettes, ne fit qu'accroître leur haine envers leurs créanciers, qui étaient presque aussi pauvres qu'eux-mêmes.
L'édit royal de janvier 1784, qui soulageait les Juifs de certains impôts odieux comme la capitation, et qui leur permettait de se livrer aux pursuits agricoles, arriva trop tard pour effectuer un changement dans leurs habitudes, qui avaient été confirmées par des siècles de temps ; ni ne calma-t-il l'antagonisme de leurs adversaires. La population chrétienne rurale, accablée qu'elle était par la dette, trouvait une consolation dans son mépris traditionnel pour la minorité juive. La crainte d'une police énergique et bien organisée conduisait les paysans à exercer un certain contrôle sur eux-mêmes. Mais tout à coup la question d'accorder l'égalité à tous les habitants sans respect à la religion se présenta soudainement. Le pouvoir souverain, paralysé, n'était en aucune condition de contrôler la passion populaire ; et à partir de ce moment, il fut craint que ce qui avait été considéré simplement comme l'esprit de discorde ne développât ultérieurement en une manifestation de ressentiment physique. Dès le début, le tempérament public fut indiqué dans les cahiers de doléance (instructions officielles des électeurs aux députés aux États généraux quant à leurs vœux et plaintes), compilés par les divers districts électoraux d'Alsace. Plusieurs districts demandèrent une réduction du nombre de Juifs. Le clergé des districts de Colmar et Schlettstadt demanda que désormais, afin de freiner leur « augmentation étonnante », seul le fils aîné dans chaque famille juive fût autorisé à se marier. La noblesse de ces districts déclara que la simple existence des Juifs était une calamité publique. La bourgeoisie de Belfort et Hüningen désirait priver les Juifs du droit de prêter de l'argent ; celle de Colmar et Schlettstadt désirait qu'au moins il leur soit interdit de prêter de l'argent aux Chrétiens ; tandis que Strasbourg insista sur la confirmation de ses anciens privilèges anti-juifs et sur le droit d'expulser la famille de Cerf-Beer.
Réformes Opposées.
Quand la nouvelle de la chute de la Bastille parvint à la province, le désordre éclata partout ; les châteaux et couvents de la Haute-Alsace furent pillés ; et dans le Sundgau les paysans attaquèrent les demeures des Juifs. Sous la direction d'un aventurier qui prétendait être le duc d'Artois, frère de Louis XVI, la paysannerie dévasta dix-neuf villages l'un après l'autre, démolissant les habitations et brûlant les papiers commerciaux et les livres de leurs créanciers juifs. Abandonnant tout aux pillards, les malheureux Juifs s'enfuirent pour chercher refuge dans la République de Bâle et dans l'évêché du même nom. Finalement il devint nécessaire d'envoyer un nombre de troupes, sous le commandement du Général de Vietinghoff, dans le Sundgau et la vallée du Saint-Amarin pour rétablir la paix, ou du moins son apparence extérieure, dans ces régions. Quelques philanthropes, qui depuis des années s'intéressaient à la régénération des Juifs opprimés, dégradés par une servitude prolongée, travaillaient à l'opinion publique de Paris et à celle de l'Assemblée nationale, afin d'obtenir pour eux les droits civiques, ou du moins la reconnaissance officielle de leur condition sociale. Afin de comprendre pleinement la lutte qui engageait maintenant l'opinion publique de l'Alsace et celle de la capitale, il ne faut pas oublier que le nombre de Juifs qui s'étaient établis ailleurs en France était relativement petit, et que les Juifs espagnols ou portugais, les Juifs de Bordeaux, d'Avignon et de Paris avaient généralement atteint un plan de développement plus élevé que les « Juifs barbares » d'Alsace. En vérité, l'opinion publique dans la capitale était plus favorable à une réforme de cette sorte parce qu'elle ignorait presque complètement les conditions locales. Mais les députés de la province étaient unanimes dans leur opposition à une telle mesure ; et la majorité des habitants—catholiques, luthériens et réformés—étaient en parfait accord avec eux. Rewbell, un député de la Haute-Alsace, était particulièrement véhément dans sa défense de « ses compatriotes laborieux et malheureux, qui étaient opprimés de la manière la plus atroce par une horde de cruels Africains qui s'abattaient sur le pays » ; il déclara même que le décret qui accordait aux Juifs les droits de citoyens serait le signal de leur destruction en Alsace (séance du 21 sept. 1789). Avec ses collègues il s'opposa à la discussion de la question juive, et s'efforça d'obtenir que la matière fût ajournée. Mais un mois plus tard (14 oct. 1789) une députation de Juifs d'Alsace et de Metz se présenta à la barre de l'Assemblée nationale et implora le redressement de leurs torts ; et subséquemment l'Assemblée décida que la question de l'amalgamation des Juifs avec les autres citoyens fût mise à l'ordre du jour de l'Assemblée.
Redress partielle.
Le 22 décembre 1789, l'Assemblée débattit la question d'admettre au service public tous les citoyens sans distinction de croyance ; mais malgré l'opposition unanime des députés d'Alsace, la majorité vota l'admission des non-catholiques seulement, avec la restriction qu'on n'entendait pas préjuger par là aucune question concernant les Juifs (séance du 25 décembre 1789). L'opposition envers la race hébraïque ne se restreignit pas aux débats de l'Assemblée ; car d'innombrables brochures furent publiées, dont la plupart s'opposaient au plan d'amalgamation. Le capitaine de Foissac, commandant de la garnison de Phalsbourg, fut le premier à répondre à une brochure de l'Abbé Grégoire. M. de Hell, député des districts de Haguenau et Wissembourg, fut l'auteur d'une diatribe contre les Juifs ; et son collègue Pflieger, député de Belfort et Huningue, publia « un avis » s'opposant à l'octroi des droits civils aux Juifs. Malgré cette agitation, une nouvelle pétition des Juifs français, en date du 28 janvier 1790, rouvrit la discussion à l'Assemblée et rencontra un certain succès. Une majorité (374 pour, 224 contre) soutint les réclamations des Juifs portugais qui s'étaient établis en France, et ceux d'Avignon ; mais Francis Joseph Schwendt, un député de Strasbourg, insista pour restreindre le débat de manière à exclure toute référence aux Juifs d'Alsace. Cela, prétendait-il, était absolument nécessaire pour le rétablissement de la paix publique et pour garantir la sécurité des 26 000 Juifs allemands. L'Assemblée, peu disposée à s'opposer à l'opinion publique d'une province entière, ajourna le règlement de ce problème important, qui lui fut présenté instamment le 26 février et le 23 mars. En février, la Société des Amis de la Constitution, fondée à Strasbourg, encouragea les sympathisants à élever la voix en faveur de l'égalité en Alsace même. Le 17 du même mois, François-Xavier Levrault proposa que la société réfutât les accusations portées par le capitaine de Foissac ; le 20, ils admettaient à leur société le premier membre juif, Marx Beer, fils du riche banquier Cerf-Beer ; et le 27, M. Brunck de Frundeck, auquel on avait confié la mission d'examiner la question du statut civil des Juifs, présenta son rapport. Ce rapport fut reçu avec une approbation marquée ; et la société en ordonna la publication en français et en allemand. Il en résulta une intense agitation dans la ville. Cent cinquante citoyens pétitionnèrent pour que les assemblées primaires fussent convoquées afin de discuter publiquement la question. La pétition fut lue au Conseil général, et la permission demandée fut accordée. Finalement, par un vote presque unanime, les citoyens de Strasbourg se déclarèrent opposés à l'octroi des droits civils aux Juifs. Le 8 avril, une adresse, signée par tous les officiers municipaux et par des milliers des meilleures classes de citoyens de Strasbourg, fut présentée à l'Assemblée nationale : elle déclarait que les signataires ne souhaitaient pas avoir de citoyens juifs dans les murs de la ville. L'Assemblée examina cette adresse le 13 avril ; et quelques jours après une autre de Colmar apporta des nouvelles de sentiments similaires dans la région du Haut-Rhin. Vu l'agitation constante entretenue par un flot de littérature contre-révolutionnaire distribuée sur les districts troublés par les émigrés et le clergé récalcitrant, un temps considérable s'écoula avant que le Comité constitutionnel osât proposer une solution définitive du problème.
Tandis que les théories étaient débattues à Paris, le mauvais traitement des Juifs en Alsace n'avait pas entièrement cessé. Dans le nouveau département du Haut-Rhin notamment les autorités locales refusaient fréquemment la permission aux Juifs de s'établir dans la communauté, ou leur interdisaient de recouvrer les billets à ordre des chrétiens. À Oberhagenthal, par exemple, les Juifs durent demander à l'exécutif du département d'envoyer des troupes, qu'ils s'offrirent de payer, pour les protéger contre les exactions de la municipalité (Procès-verbaux du Directoire du Haut-Rhin, mars 1791). À Hegenheim une femme chrétienne fut obligée de faire pénitence à l'église catholique pour avoir allumé un feu le jour du Sabbat pour un Juif (4 mars 1791). Le maire d'Issenheim jeta en prison les Juifs placés sous son administration qui n'envoyaient pas les langues des bœufs qu'ils tuaient (31 mai 1791). Des choses pires encore se passèrent dans le département du Bas-Rhin. En décembre 1790, le maire d'Obernai jeta en prison une jeune fille juive et la garda jusqu'après son accouchement, afin que son enfant fût forcément baptisé à l'église catholique, bien que le père de l'enfant, qui était juif, eût déclaré auparavant son intention d'épouser la femme (voir Noda' bi-Yehudah d'Ezekiel Landau, sur Eben 'Ezer, 2e éd., no 27).
Efforts supplémentaires pour réparation.
Les prolongées discussions sur la constitution civile du clergé conduisirent à l'ajournement de la question juive pendant l'été de 1791 ; mais le 27 septembre, Adrien Duport proposa que les Juifs de France fussent pourvus des droits de citoyens actifs. Rewbell et Victor de Broglie, deux députés du Haut-Rhin, s'opposèrent à la proposition. Le premier insista sur le fait que, bien que l'Assemblée n'eût aucun désir de protéger les usuriers juifs—qui, dit-il, détenaient des billets s'élevant à douze ou quinze millions de francs contre des débiteurs dont la fortune personnelle ne dépassait jamais trois millions de valeur—elle serait tenue responsable de tous les troubles que son vote pourrait exciter en Alsace. L'Assemblée désirait compléter son œuvre humanitaire, mais tout ce que les anciens et nouveaux représentants de l'Alsace, unis en conférence, purent obtenir, fut le décret du 28 septembre, qui exigeait des Juifs qu'ils fissent une renonciation formelle à la juridiction de leurs rabbins et qu'ils se soumissent complètement aux lois civiles. « Peu d'entre eux », écrivit Schwendt à ses constituants le même jour, « voudront prêter ce serment » ; et le 8 octobre il écrivit : « Il ne reste rien de la nation juive en France ; et le judaïsme n'est désormais rien de plus que le nom d'une religion distincte : ceux qui refuseront de céder ne jouiront d'aucun des droits de citoyens français. » À partir de ce moment, il devint nécessaire de respecter les lois ; mais la colère des réactionnaires se manifesta violemment dans beaucoup de brochures, par exemple dans « Les Pourquois du Peuple à ses Représentants »—un interrogatoire adressé par les électeurs à leurs représentants. Les Libéraux eux-mêmes furent quelque peu troublés par ce mouvement, qu'ils considéraient comme prématuré et tout à fait trop radical. Les Juifs semblent avoir eu la majorité de leur côté ; mais, soit par crainte de l'avenir, soit par ignorance, ils demeurèrent fort indifférents à la victoire signalée qui avait été remportée pour eux. Cependant, çà et là, ils exprimèrent leur satisfaction, comme à Bischheim, le 20 octobre, pendant la fête de la Constitution, quand le rabbin et le prêtre fraternisèrent devant l'autel national ; et à un banquet donné par un Israélite fortuné, les habitants patriotiques de toutes les croyances furent unis. Strasbourg, en particulier, se tint longtemps à l'écart ; et ce ne fut que le 21 février 1792 que les Juifs des environs furent admis dans la ville, pour prêter le serment d'allégeance prescrit par le décret de l'Assemblée Législative, 13 novembre 1791.
Causes de l'Oppression.
Il faut reconnaître que, pour ce qui concerne un très grand nombre de Juifs d'Alsace, la prolongée méfiance envers eux n'était pas tout à fait injustifiable. Beaucoup d'entre eux s'engagèrent dans des transactions douteuses de fonds gouvernementaux, tels que les assignats, les billets de promesse émis par le gouvernement révolutionnaire, et dans l'exportation clandestine d'espèces prohibée par la loi. Certains devinrent les agents ordinaires pour la vente des brochures antirévolUtionnaires éditées par le Cardinal de Rohan, et furent les transmetteurs de la correspondance de ceux qui, parmi les citoyens français, avaient émigré pour des raisons politiques ; d'autres instigèrent l'émigration de jeunes paysans harcelés par le clergé factieux. Mais il y eut aussi parmi eux un nombre de patriotes qui furent généreux dans leurs dons aux volontaires, et qui, pour favoriser des contributions semblables, se dépouillèrent de leurs bijoux, et offrirent même à la patrie les chandeliers de leurs synagogues. Bientôt ils furent traités avec autant de défaveur par les Radicaux, qui avaient pris le pouvoir, que précédemment par les Libéraux. Quand l'Assemblée Législative demanda 300 000 hommes, certaines communes, comme celle de Wintzenheim par exemple, fournirent la plus grande partie de son quota parmi la minorité juive. Il peut être mentionné que, tandis que beaucoup des nombreux volontaires fournis par les Juifs trouvèrent moyen d'éluder le service militaire, plusieurs s'élevèrent au rang d'officier et prirent part aux batailles du Haut-Rhin pendant les guerres de la République.
En d'autres lieux, comme à Voegtlinshoffen, les Chrétiens pillèrent de nouveau les demeures et les synagogues des Juifs (avril 1792). En février 1793, un représentant, nommé Couturier, qui avait été envoyé dans le district du Bas-Rhin pour y enquêter sur les conditions, déclara dans son rapport qu'il soupçonnait la plupart des Juifs d'être « les agents des Anglais » ; et en juin 1793, d'autres représentants informèrent l'Assemblée que « la foi juive était abhorrée en Alsace », parce que ses adhérents ne pratiquaient que l'usure et refusaient de travailler.
Le Club Jacobin.
Le Club jacobin de Strasbourg, successeur de la « Société des Amis de la Constitution » qui avait défendu les Juifs si ardemment quelques années auparavant, demanda le 17 octobre 1793 l'expulsion de tous les Juifs de la ville, et le 19 novembre, le Représentant Baudot proposa sérieusement de se consacrer à leur régénération au moyen de la guillotine. Quand le nouveau tribunal révolutionnaire du Bas-Rhin commença son circuit dans le département (novembre 1793), un certain nombre de Juifs furent guillotinés ; tandis que d'autres furent condamnés à la transportation à Madagascar pour agiotage, ou pour violations de la loi réglementant les taux d'intérêt. Le 22 novembre, le Conseil de direction du district de Strasbourg décréta de manière arbitraire l'abolition du rite de la circoncision et de la permission de porter la barbe ; et il ordonna le brûlement public de tous les livres écrits en langue hébraïque. Le 1er décembre, un commissaire de la cour, nommé Martin, ordonna l'arrestation de tous les rabbins, chantreurs et officiers de synagogues du district de Bari. Quand la Terreur s'étendit à l'Alsace, il n'y avait guère un Juif de quelque fortune qui ne fût frappé de lourdes amendes et emprisonné (mai 1794) avec d'autres suspects, sous le prétexte d'être coupable d'agiotage, d'égoïsme ou de fanatisme (R. Reuss, « Seligmann Alexander, ou les Tribulations d'un Israélite Strasbourgeois pendant la Terreur »).
Règne de la Terreur.
En juin 1794, la municipalité jacobine de Saverne ordonna, sous peine très lourde, la destruction de toutes les pierres tombales juives de la ville, les déclarant « manifestations de fanatisme ». Cependant, bien que les Juifs fussent dénoncés par les agents nationaux comme des parasites, un seul Juif subit la mort comme victime du Règne de la Terreur dans le département du Bas-Rhin, en 1794. Autant qu'on puisse l'établir, aucun ne subit l'exécution dans la province du Haut-Rhin. Mais la persécution continua jusqu'à la chute de Robespierre, et le 22 juillet 1794, un décret des représentants du peuple, Hentz et Goujon, ordonna l'arrestation de tous les prêtres, rabbins et chantreurs dans les districts de Schlettstadt et d'Altkirch, et leur emprisonnement dans la citadelle de Besançon, où ils furent retenus jusqu'en août.
Le sort des Juifs ne fut pas amélioré immédiatement après la chute de Robespierre. L'opinion publique leur restait hostile en Alsace, et en novembre 1794, le Comité constitutionnel de la Convention dut ordonner aux autorités de Strasbourg de protéger ses citoyens juifs, contre lesquels la vive concurrence commerciale qui existait dans la ville avait été imputée, et qui s'étaient considérablement multipliés pendant la guerre. On affirme qu'il y avait à un moment donné jusqu'à 8 000 Juifs à Strasbourg, la population totale étant de 45 000.
Quand les districts ruraux s'étaient calmés, les Juifs se dispersèrent graduellement, mais ne s'appliquèrent pas largement à l'agriculture. Ceux qui restèrent dans les villes, quand ils n'étaient pas occupés au prêt sur gages, s'engageaient dans quelque sorte de courtage. Selon le rapport de Laumond, préfet du Bas-Rhin pour l'année X., il y avait à cette époque, dans ce seul département, 587 colporteurs. Entre-temps le gouvernement s'efforça de faire prendre aux Juifs des occupations plus régulières et plus productives, mais sans succès marqué. Le secrétaire général de l'administration du Bas-Rhin, nommé Bottin, dans son rapport annuel pour 1799, se réfère en détail à Hirtzel Bloch, un Juif de Diebolsheim, comme un exemple digne d'imitation, d'un homme qui s'était appliqué avec énergie et succès au travail agricole.
Sous l'Empire.
Dans les premières années de l'Empire, la situation générale ne fut pas matériellement changée. Des fortunes considérables avaient été accumulées par des Juifs qui avaient spéculé sur les assignats ; d'autres s'appliquèrent aux opérations bancaires et au commerce de gros. Le développement intellectuel d'une minorité parmi eux atteignit le même niveau que celui de la population générale. Des adeptes des beaux-arts firent leur apparition avec la nouvelle génération qui avait été émancipée par la Révolution ; et les offices publics ne furent plus refusés aux Juifs dignes. Napoléon détermina d'accélérer le développement de cet élément nouveau. À cette fin il chercha à condamner de manière officielle, et par une autorité qu'il jugeait plus puissante que la loi civile, toutes les pratiques regrettables de la race juive. Le premier pas vers ceci fut son décret du 30 mai 1806, convoquant une convention des notables juifs, parmi lesquels se trouvaient de nombreux Alsaciens, tels que le Rabbin David Sintzheim, qui prit une part importante aux discussions. À l'instance de Napoléon, cette convention, présidée par M. Molé, conseiller d'État, discuta et approuva une série de propositions dans les moralités pratiques, qui étaient destinées à combiner la loi de Moïse avec le Code Napoléon.
Le Grand Sanhédrin.
L'action sur ces propositions fut prise plus tard par une deuxième assemblée d'un caractère plus ecclésiastique, désignée comme le Grand Sanhédrin de France, qui fut convoquée en février 1807 par ordre de l'empereur. La religion juive fut alors officiellement établie en Alsace. Elle devait être gouvernée par deux consistoires, l'un à Strasbourg et l'autre à Colmar ; et une synagogue, construite à Strasbourg en 1809, prit la place des maisons de culte privées qui avaient existé jusqu'à ce moment.
Progrès général.
À partir de cette époque, l'histoire des Juifs d'Alsace se confond avec celle des Juifs de France. L'antagonisme d'une large partie de la population rurale se manifesta encore de temps à autre, et presque de manière officielle, soit dans les arrêtés des Conseils généraux des départements du Haut et du Bas-Rhin, soit dans certains décrets du tribunal royal de Colmar ; mais à la Chambre des députés, on ne parla plus contre eux ; et pour la première fois, grâce au suffrage restreint sous Louis-Philippe, un Juif, le Colonel Cerf-Beer, fut élu pour représenter l'un des districts électoraux du Bas-Rhin. Le progrès de l'instruction publique, la diffusion des idées libérales, et les efforts des Juifs eux-mêmes—qui établirent une école industrielle à Mülhausen et une école des arts et métiers à Strasbourg—améliorèrent graduellement les conditions des diverses communautés juives du pays, notamment dans les sphères supérieures de la société provinciale. Un discours prononcé par Crémieux à Saverne en 1844 conduisit à l'abolition du serment _more Judaico,_ exigé jusqu'alors par les tribunaux d'Alsace. Les Juifs alsaciens participèrent en plus grand nombre aux conseils municipaux et départementaux des localités où ils habitaient ; ils devinrent membres des facultés des collèges et des lycées ; et furent nommés à des chaires à l'Académie de Strasbourg. Ils se distinguèrent au barreau, dans le monde de l'art et des lettres, et en médecine. À certaines époques de grands troubles politiques, il y eut des résurgences plus ou moins violentes des anciennes antipathies envers les Juifs. On peut attribuer à cette cause les troubles qui survinrent en février 1848, à Altkirch, et en quelques autres localités du département du Haut-Rhin ainsi qu'à Brumath et à Marmoutier dans le Bas-Rhin—troubles qui durent être réprimés par les troupes. C'est de la même cause que provenaient les troubles qui surgirent en janvier 1852, après le _coup d'état_, à Roestlach, dans le canton de Ferrette. Encore, au moment de la guerre d'Italie en 1859, des manifestations anti-juives se produisirent à Rixheim et à Ottrott. D'autres cas de nature semblable, et de date comparativement récente, pourraient être énumérés sans grande difficulté. Néanmoins, on ne peut nier le progrès considérable qui a été réalisé par les Juifs à travers toute l'Alsace au cours du dix-neuvième siècle, ni la disparition graduelle de l'antipathie religieuse et sociale dont les Juifs étaient alors l'objet. La prévalence de notions plus justes est probablement due au fait que la crainte, entretenue pendant la Révolution, que dans un bref laps de temps la population juive, en raison de son augmentation naturelle rapide, n'en vienne à dominer la population chrétienne, a depuis longtemps été dissipée par les faits. Tout le contraire s'est produit.
Statistiques.
En 1790, sur une population d'environ 600 000 habitants en Alsace, il y avait de 20 000 à 23 000 Juifs—plus d'un trentième du total. En 1871, plus de quatre-vingts ans plus tard, les Juifs s'élevaient à 30 000 dans une population totale de 1 200 000, ou environ un quarantième du tout. De plus, par le déplacement des Juifs vers les villes, les districts ruraux furent soulagés d'une large part de la population, qui ne pouvait vivre que par l'usure : de telles localités perdirent la moitié de leurs habitants juifs. Bergheim en est un exemple. En 1784, ce district avait 327 Juifs ; en 1890, il n'en avait que 129. La population de Darmenach diminua de 340 à 232, et celle de Hegenheim de 409 à 230.
L'annexion de l'Alsace par l'Allemagne en 1871 provoqua la migration d'un grand nombre de Juifs de la région vers la France (où l'antisémitisme était alors complètement inconnu), vers la Suisse, et même vers l'Amérique. En dépit de l'immigration de Juifs allemands en nombres considérables, l'ensemble de l'Alsace-Lorraine, encore en 1890, ne contenait que 34 615 Juifs dans une population de 1 560 000, ou environ un quarante-quatrième du tout. De ce nombre, le Bas-Rhin en contenait 17 810, le Haut-Rhin 9 760, et la Lorraine seulement 7 075. Le district de la ville de Strasbourg contenait 4 023 Juifs, celui de Mülhausen 3 642, et celui de Colmar 2 859, tandis que le district rural autour de Strasbourg contenait 2 606, et Hagenau 2 479 ; mais il existe plusieurs districts du Haut-Rhin qui ne contiennent pas plus de 500 à 600 Juifs chacun, et la majorité de ceux de la Lorraine n'en ont que 600 ou 700. En 1900, à Strasbourg, sur une population totale de 136 000, les Juifs s'élevaient à environ 4 000.