פרנץ בועז
פרנץ בועז
אזור: Allemagne et États-Unis
רישום היסטוריה · נאמן, לא בעלים
פורסם ב־13 באוגוסט 2026
אנתרופולוג גרמני-אמריקני, אבי האנתרופולוגיה התרבותית המודרנית, לוחם בגזענות המדעית. חינך דור שלם של אנתרופולוגים אמריקנים.
Introduction
Au tournant du XXe siècle, alors que les sciences de l'homme étaient encore largement dominées par les hiérarchies raciales et le déterminisme biologique, une voix s'éleva pour démanteler patiemment, fait par fait, l'édifice du racisme prétendument scientifique. Cette voix fut celle de Franz Boas, anthropologue né en Allemagne et naturalisé américain, que la postérité a consacré comme le « père de l'anthropologie culturelle moderne ». Franz Uri Boas est né le 9 juillet 1858 à Minden, en Westphalie, dans une famille juive libérale et cultivée. Ses parents, instruits et intégrés aux élites de la société allemande, l'encouragèrent dès son plus jeune âge à penser de manière indépendante.
Cette ascendance juive et cette éducation libérale — héritières de l'émancipation et des idéaux de 1848 — ne sont pas anecdotiques. Elles constituent l'arrière-plan moral et intellectuel d'une œuvre tout entière vouée à la critique des préjugés, à la défense de l'universalité des facultés humaines et à la dénonciation des doctrines qui prétendaient classer les peuples selon une échelle de valeurs biologiques. Boas appartint à cette génération de savants juifs allemands pour qui le savoir était à la fois un instrument d'émancipation et un rempart contre l'irrationalité.
Le présent ouvrage entend retracer son itinéraire : de l'enfant de Minden formé aux sciences exactes à l'ethnographe des glaces de Baffin, puis au maître de Columbia qui forma une école entière, jusqu'au vieil homme qui, à la veille de sa mort, combattait encore les théories raciales du nazisme triomphant en Europe. L'œuvre de Boas se lit à l'intersection de l'histoire intellectuelle et de l'histoire des diasporas : entre la mémoire d'une famille juive émancipée et l'archive d'une carrière scientifique exceptionnellement documentée, sa figure reste l'une des plus fécondes que la modernité ait produites.
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Chapitre 1 : Minden, 1858 — une famille juive à l'heure de l'émancipation
Franz Boas naquit le 9 juillet 1858 à Minden, ville de Westphalie. Le milieu dont il était issu mérite d'être décrit avec soin, car il détermina pour une large part sa sensibilité intellectuelle. Ses parents, bien éduqués et libéraux, fréquentaient les milieux cultivés de la société allemande. Issu d'une famille juive, il grandit dans un foyer où l'observance religieuse stricte avait cédé la place aux idéaux des révolutions de 1848 : liberté de pensée, foi dans la science, méfiance envers les dogmes. Selon l'Encyclopaedia Judaica, cette atmosphère familiale explique que le jeune Franz ait pu se tourner vers les sciences de la nature sans pour autant renier son appartenance à une communauté dont la mémoire restait vive.
Ce libéralisme familial s'inscrit dans l'histoire plus large de l'émancipation des Juifs allemands au XIXe siècle. Les parents de Boas incarnaient cette frange du judaïsme allemand acquis aux idéaux bourgeois et progressistes, celle qui avait rompu avec la pratique tout en maintenant une conscience identitaire diffuse. Cette tension entre intégration et altérité — pleinement vécue dans la Westphalie de Bismarck — allait se révéler fondatrice pour le futur anthropologue.
La judéité de Boas ne fut jamais une identité religieuse militante, mais elle pesa sur sa biographie de manière déterminante. Confronté à l'antisémitisme qui montait dans les universités allemandes, il se battit, dit-on, en duel pour répondre à des insultes antijuives [Biography.com]. Cette expérience précoce de la discrimination forgea chez lui la conviction que les jugements portés sur les groupes humains relevaient du préjugé social et non d'une réalité naturelle — intuition qu'il devait plus tard ériger en programme scientifique. Ici, la mémoire familiale d'une émancipation fragile et l'archive d'une jeunesse marquée par l'hostilité se répondent : c'est de la condition juive en terre allemande que naquit, en partie, le combat de toute une vie contre le racisme.
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Chapitre 2 : Du physicien au géographe — la formation scientifique
La carrière de Boas ne commença pas par l'anthropologie, mais par les sciences exactes. Il étudia la physique, les mathématiques et la géographie dans les universités de Heidelberg, Bonn et Kiel. C'est à Kiel qu'il soutint, en 1881, une thèse de doctorat consacrée à la couleur de l'eau de mer [Encyclopaedia Britannica]. Ce choix de sujet, apparemment technique, portait en germe la question qui allait réorienter toute son existence : dans quelle mesure la mesure objective d'un phénomène physique dépend-elle de la perception subjective de l'observateur ?
En cherchant à quantifier la teinte des eaux arctiques, Boas se heurta au fait que des observateurs différents, placés dans des conditions identiques, ne percevaient pas la même couleur. Ce résultat le conduisit vers la psychophysique, puis vers la géographie humaine, discipline qui l'amena à s'interroger sur les rapports entre l'environnement physique et les sociétés. Contre le déterminisme géographique alors dominant — qui prétendait expliquer les différences entre peuples par les seules conditions naturelles —, Boas conclut progressivement que la culture façonne la perception que les hommes ont de leur milieu autant que le milieu ne façonne la culture [Rice University, Foundations of Linguistics].
Cette trajectoire — du laboratoire de physique vers l'étude de l'homme — explique la singularité de la démarche boasienne. Là où nombre de ses contemporains construisaient de grandes théories spéculatives sur l'évolution des sociétés, Boas apporta l'exigence du naturaliste : observer, collecter, mesurer, se défier des généralisations. Il importa dans les sciences humaines la rigueur empirique des sciences exactes, et c'est par elle qu'il devait ruiner les édifices théoriques du racisme.
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Chapitre 3 : Les glaces de Baffin et la révélation ethnographique (1883–1884)
Le moment décisif de cette conversion intellectuelle fut l'expédition que Boas mena dans l'Arctique canadien. En 1883-1884, il séjourna parmi les Inuit de l'île de Baffin, expérience consignée dans ses journaux et sa correspondance et qui allait transformer en profondeur sa conception de l'humanité.
Parti initialement pour étudier les rapports entre l'environnement glaciaire et les déplacements des populations inuit — question encore géographique —, Boas vécut une année entière au contact de ces communautés, partageant leurs conditions de vie, apprenant leur langue et cartographiant leurs itinéraires. Cette immersion bouleversa ses présupposés. Il découvrit chez des hommes que la science européenne rangeait parmi les « primitifs » une intelligence, une rationalité et une richesse culturelle pleinement comparables aux siennes. Selon les commentateurs de ses journaux de Baffin, cette expérience le convainquit que la valeur d'un être humain ne se mesure ni à sa race ni à son degré de « civilisation » technique [University of Toronto Press, Franz Boas among the Inuit of Baffin Island].
De ce séjour, il rapporta non seulement des données géographiques et ethnographiques, mais une conviction philosophique qui allait structurer toute son œuvre : l'unité psychique du genre humain. Les différences entre les peuples ne tenaient pas à des aptitudes inégales, mais à des histoires, des environnements et des traditions distincts. C'est l'expérience inuit, et non la théorie de cabinet, qui fonda le relativisme culturel boasien.
Quelques années plus tard, Boas porta son attention sur la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord. Il étudia durant des décennies les peuples amérindiens, et tout particulièrement les Kwakiutl — aujourd'hui désignés sous le nom de Kwakwaka'wakw — de Colombie-Britannique. Auprès de collaborateurs autochtones, et au premier rang desquels George Hunt — dont la mère était Tlingit et qui devint son informateur et co-collecteur le plus fidèle —, Boas recueillit une masse considérable de textes, de récits et d'observations, posant les fondements d'une ethnographie attentive à la voix des peuples étudiés eux-mêmes. L'ampleur de cette enquête se mesure aux vastes collections photographiques et documentaires aujourd'hui conservées au Musée américain d'histoire naturelle de New York.
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Chapitre 4 : Columbia et la fondation d'une école (1899–1942)
Émigré aux États-Unis, où il devait faire l'essentiel de sa carrière, Boas s'employa à doter l'anthropologie américaine d'assises institutionnelles solides. Après avoir travaillé pour le Musée américain d'histoire naturelle, il obtint en 1899 une chaire à l'université Columbia, à New York, où il enseigna pendant près de quatre décennies [Columbia University Archives]. Ce furent les quatre décennies les plus fécondes de l'histoire de la discipline en Amérique.
C'est à Columbia que Boas exerça son influence la plus durable, non par ses seuls écrits, mais par la formation d'une génération entière de chercheurs. Son premier doctorant fut Alfred L. Kroeber (thèse soutenue en 1901), qui, avec Robert Lowie (1908), fonda le département d'anthropologie de l'université de Californie à Berkeley. Boas forma également William Jones (1904), l'un des premiers anthropologues amérindiens ; John Reed Swanton ; Paul Radin (1911) ; Ruth Benedict (1923) ; Gladys Reichard (1925) ; Alexander Lesser (1929) ; et Margaret Mead (1929). Edward Sapir, Zora Neale Hurston et Melville Herskovits comptèrent parmi ses proches disciples [New World Encyclopedia ; Discover Magazine]. Boas exerça en outre une influence notable sur Claude Lévi-Strauss, qu'il rencontra lors du séjour de ce dernier à New York dans les années 1940.
Cette école, que l'on désigna comme l'« anthropologie boasienne », diffusa dans tout le continent les principes de son maître : primauté du travail de terrain, méfiance envers les généralisations évolutionnistes, conviction que chaque culture doit être comprise selon ses propres termes. Boas contribua aussi à structurer les revues, les sociétés savantes et les départements universitaires qui firent de l'anthropologie américaine une science autonome — il fonda notamment l'International Journal of American Linguistics. À travers les œuvres à grand succès de Mead et de Benedict, le relativisme culturel boasien gagna le grand public et reconfigura durablement la façon dont les sociétés occidentales pensaient la différence humaine.
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Chapitre 5 : *The Mind of Primitive Man* (1911) et la bataille contre le racisme scientifique
L'œuvre maîtresse de Boas, celle qui résume le cœur de son combat, parut en 1911 sous le titre The Mind of Primitive Man. Dans ce livre, il s'attaqua méthodiquement aux trois piliers de la pensée raciale dominante : l'identification de la race, de la langue et de la culture comme réalités conjointes et hiérarchisables ; la prétendue corrélation entre traits physiques et aptitudes mentales ; et l'idée que les peuples dits « primitifs » seraient mentalement inférieurs.
À chacun de ces piliers, Boas opposa des données empiriques. Ses recherches anthropométriques sur les enfants d'immigrants, menées pour une commission gouvernementale américaine, montrèrent que des caractères physiques réputés héréditaires et stables — telle la forme du crâne — variaient en réalité selon les conditions de vie et l'environnement [Encyclopaedia Britannica]. Ce résultat sapait le fondement même de l'anthropologie raciale : si les traits physiques les plus utilisés pour classer les races se révélaient plastiques et sensibles au milieu, c'est que la notion de « type racial » fixe n'avait aucune réalité biologique stable.
L'argument central du livre peut se résumer ainsi : ce que l'on attribue à la « race » relève en vérité de la culture et de l'histoire. Les différences observables entre les groupes humains ne traduisent aucune hiérarchie de capacités innées, mais la diversité des trajectoires historiques. Cette thèse, qui paraît aujourd'hui une évidence, était alors révolutionnaire et profondément subversive : elle armait intellectuellement la lutte contre la ségrégation, contre l'eugénisme et contre les législations restrictives sur l'immigration que les théoriciens raciaux justifiaient par la science.
On ne saurait dissocier ce combat de l'expérience personnelle de Boas. L'homme qui avait connu l'antisémitisme dans sa jeunesse allemande consacra sa science à démontrer l'absurdité de toute hiérarchie raciale. La mémoire de la condition juive et l'archive de la démonstration scientifique se rejoignent dans cette œuvre de réfutation, qui ne devait prendre toute son ampleur qu'avec la publication de Race, Language and Culture trois décennies plus tard.
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Chapitre 6 : *Race, Language and Culture* (1940) — le bilan d'une vie de combat
Deux ans avant sa mort, Franz Boas publia l'ouvrage qui constitue la synthèse définitive de son œuvre : Race, Language and Culture, paru à New York chez The Macmillan Company en 1940, un volume de 647 pages que recensa la revue Science Education dès 1941. Ce recueil rassemble soixante-deux articles et essais, couvrant un demi-siècle de recherches et de prises de position, et offre ainsi une vue d'ensemble sur la totalité de la trajectoire intellectuelle boasienne [Science Education, 1941 ; Monoskop, texte intégral numérisé].
L'ouvrage est structuré autour de trois axes qui correspondent précisément aux trois termes de son titre. La question de la race y est abordée à travers les études anthropométriques et les réfutations du racisme biologique accumulées depuis les années 1890. La langue y occupe une place centrale : Boas y développe l'idée, fondatrice pour la linguistique anthropologique, que chaque langue constitue un système autonome dont la structure révèle une organisation cognitive propre, irréductible à toute hiérarchie. La culture, enfin, y est posée comme la réalité première et la plus déterminante pour comprendre les différences entre les sociétés humaines — au-delà du biologique et indépendamment des accidents géographiques.
Le fait que Boas ait tenu à rassembler ces textes en 1940 n'est pas anodin. L'Europe était alors en guerre, l'Allemagne nazie appliquait ses lois raciales, et la pensée qui avait guidé Boas depuis ses premières expériences de discrimination s'était transformée en instrument de terreur d'État. Publier ce bilan, à cet instant précis, était un acte politique autant que scientifique. Race, Language and Culture reste aujourd'hui un texte de référence : il a fait l'objet d'une analyse critique publiée par Anna Seiferle-Valencia dans la collection académique Macat Analysis chez Routledge, témoignant de la persistance de son intérêt pour la recherche contemporaine. Le texte intégral est par ailleurs consultable sur Internet Archive, assurant à cette synthèse centenaire une circulation internationale ininterrompue.
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Chapitre 7 : Les dernières années — face au nazisme, jusqu'au dernier souffle
Les dernières années de Boas furent marquées par un retour tragique de ses préoccupations de jeunesse. Dans les années 1930, l'Allemagne qu'il avait quittée sombrait dans le racisme d'État. Le nazisme érigeait précisément les doctrines raciales que Boas avait passé sa vie à combattre en principes de gouvernement et en instrument de persécution — notamment contre les Juifs.
Boas, vieillissant, redoubla d'engagement. Il mit sa notoriété scientifique au service de la dénonciation publique des théories raciales nazies, signa des manifestes, mobilisa la communauté savante internationale et défendit la liberté académique menacée. Ses ouvrages furent brûlés en Allemagne, et son nom devint pour les nazis le symbole de la science « juive » corrompue [Biography.com]. Le savant qui avait commencé sa carrière en mesurant la couleur de la mer la termina en combattant, avec les armes de la raison, la barbarie qui menaçait les siens et tous les peuples que sa science avait appris à respecter.
Sa mort fut, à cet égard, presque emblématique. Franz Boas s'éteignit le 21 décembre 1942, à New York, terrassé par une crise cardiaque au cours d'un déjeuner — alors même, rapporte la tradition de l'histoire de la discipline, qu'il prononçait des paroles sur la nécessité de combattre le racisme [Encyclopaedia Britannica]. L'anthropologue Claude Lévi-Strauss, présent ce jour-là, fut témoin de ses derniers instants. Ainsi mourut, au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, l'homme qui avait fait de la lutte contre les préjugés raciaux l'œuvre de toute son existence. La boucle était bouclée : né dans une famille juive que l'émancipation n'avait protégée qu'imparfaitement, il mourait en voyant l'Europe mettre à exécution ce que les théoriciens du racisme avaient forgé dans les décennies où lui-même forgeait ses réfutations.
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Les grandes figures
Franz Boas (1858–1942) — né Franz Uri Boas à Minden, Westphalie. Fondateur de l'anthropologie culturelle américaine moderne, il étudia la physique à Kiel (thèse 1881), conduisit une expédition chez les Inuit de l'île de Baffin (1883–1884), puis occupa la chaire d'anthropologie de l'université Columbia de 1899 à sa mort. Auteur de The Mind of Primitive Man (1911) et de Race, Language and Culture (1940), il consacra l'ensemble de sa carrière à réfuter le racisme scientifique par la preuve empirique, formant la quasi-totalité des fondateurs de l'anthropologie américaine du XXe siècle.
Alfred Louis Kroeber (1876–1960) — premier doctorant de Boas à Columbia (thèse 1901), il fonda avec Robert Lowie le département d'anthropologie de l'université de Californie à Berkeley, l'un des plus influents des États-Unis. Spécialiste des cultures amérindiennes de Californie et théoricien du concept de « superorganique » culturel, il développa et diffusa la méthode boasienne sur la côte Pacifique, publiant notamment le monumental Handbook of the Indians of California (1925). Il resta toute sa vie en dialogue critique avec l'héritage de son maître.
Robert Lowie (1883–1957) — disciple de Boas, doctorat Columbia en 1908, co-fondateur avec Kroeber du département de Berkeley. Ethnologue spécialiste des Crow et des cultures des plaines nord-américaines, il théorisa le particularisme historique boasien dans Culture and Ethnology (1917) et Primitive Society (1920). Ses travaux contribuèrent à ancrer durablement le relativisme culturel dans la pratique ethnographique américaine.
Edward Sapir (1884–1939) — linguiste et anthropologue, élève de Boas à Columbia, il devint l'un des pères fondateurs de la linguistique anthropologique. Ses travaux sur les langues amérindiennes et sa théorie du rapport entre langue et culture — développée notamment avec Benjamin Lee Whorf dans ce qu'on appelle l'hypothèse Sapir-Whorf — prolongèrent directement le programme boasien. Il fonda l'International Journal of American Linguistics en collaboration avec Boas et enseigna à Yale jusqu'à sa mort.
Ruth Benedict (1887–1948) — anthropologue américaine, elle obtint son doctorat à Columbia sous la direction de Boas en 1923 et y enseigna jusqu'à la fin de sa vie. Son ouvrage Patterns of Culture (1934), qui décrit les cultures comme des configurations cohérentes et irréductibles l'une à l'autre, rendit le relativisme culturel boasien accessible au grand public américain. Son autre œuvre majeure, The Chrysanthemum and the Sword (1946), témoigne de l'ampleur de l'application de la méthode de son maître à des sociétés non amérindiennes.
Margaret Mead (1901–1978) — anthropologue américaine, doctorat Columbia en 1929, elle fut l'élève et la collaboratrice la plus célèbre de Boas. Ses ouvrages Coming of Age in Samoa (1928) et Growing Up in New Guinea (1930) diffusèrent à une échelle populaire inédite les thèses boasiennes sur la plasticité culturelle de l'être humain. Vulgarisatrice hors pair autant que chercheuse, elle contribua à inscrire l'anthropologie culturelle dans le débat public américain du XXe siècle.
Zora Neale Hurston (vers 1891–1960) — romancière et anthropologue afro-américaine, elle étudia à Columbia sous la direction de Boas, qui l'encouragea à mener des enquêtes de terrain sur le folklore des communautés noires du Sud des États-Unis et des Caraïbes. Boas rédigea la préface de son recueil Mules and Men (1935). Figure singulière à l'intersection de la littérature de la Renaissance de Harlem et de l'ethnographie boasienne, elle incarne la dimension anti-raciste et humaniste de l'héritage de Boas appliquée à la culture afro-américaine.
George Hunt (1854–1933) — fils d'un commerçant anglais et d'une mère tlingit, il devint le principal collaborateur et informateur de Boas sur le terrain de la côte nord-ouest du Pacifique, notamment auprès des Kwakwaka'wakw de Colombie-Britannique. Durant des décennies, il collecta, transcrivit et traduisit des textes, des récits et des observations ethnographiques que Boas publia sous leurs deux noms. Sans Hunt, l'immense corpus kwakiutl de Boas n'aurait pas vu le jour ; sa contribution, longtemps minorée, fait aujourd'hui l'objet d'une réévaluation dans les études autochtones et en histoire de l'anthropologie.
Claude Lévi-Strauss (1908–2009) — anthropologue français, il rencontra Boas lors de son exil new-yorkais dans les années 1940 et fut directement influencé par sa méthode et sa pensée. Témoin de la mort de Boas le 21 décembre 1942, il porta à travers le structuralisme une réinterprétation majeure de l'héritage boasien, prolongeant notamment l'attention portée aux mythes amérindiens dans sa tétralogie des Mythologiques (1964–1971). Lévi-Strauss constitue ainsi le lien le plus visible entre l'anthropologie américaine et la pensée française du XXe siècle.
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Conclusion
La figure de Franz Boas se laisse lire comme une synthèse exemplaire entre une histoire intellectuelle et une histoire diasporique. Né dans une famille juive allemande émancipée, formé aux sciences exactes, converti à l'ethnographie par l'expérience arctique, il fonda aux États-Unis une discipline et une école, et fit de la réfutation du racisme scientifique le cœur de son œuvre. Son legs est immense : le concept de culture comme réalité autonome et irréductible à la biologie ; le relativisme culturel ; l'exigence du travail de terrain ; la fondation de l'International Journal of American Linguistics ; et la conviction, devenue fondatrice pour les sciences sociales, de l'unité psychique du genre humain.
Race, Language and Culture (1940) constitue le testament intellectuel de Boas. Ce recueil de soixante-deux textes, paru deux ans avant sa mort et au moment même où l'Europe versait dans la barbarie raciste, condense un demi-siècle d'enquêtes, de réfutations et d'arguments. Il atteste que Boas n'abandonna jamais le combat, et qu'il le mena jusqu'au bout avec les seules armes qu'il s'était choisies : les faits, les mesures, les langues des peuples et l'écoute de leurs voix.
Il importe de rappeler que ce combat scientifique fut aussi un combat existentiel. L'homme qui avait connu l'antisémitisme dans sa jeunesse, et qui vit la patrie de sa naissance se livrer au racisme d'État, opposa toute sa vie la rigueur de la preuve aux passions de la haine. En ce sens, l'œuvre de Boas appartient pleinement à l'histoire des diasporas juives et de leur contribution à la pensée moderne : elle témoigne de la manière dont l'expérience de la discrimination put se transmuer en un universalisme savant, mis au service de tous les peuples. La postérité, en le consacrant « père de l'anthropologie culturelle », a reconnu autant le savant que l'homme de conscience.
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