Les Juifs de Bologne
אזור: Europe occidentale
רישום זיכרון · נאמן, לא בעלים
פורסם ב־17 באוגוסט 2026
קהילה במדינות פפאליות, שגגעה בתקופת הרנסאנס ואח״כ גורשה בשנת 1569 בעקבות מדיניות אנטי-יהודית של הפפואות.
Introduction
Au cœur de l'Émilie, entre les tours médiévales et les portiques de brique rouge, Bologne — la Grassa, la Dotta, la savante et la nourricière — abrita durant plusieurs siècles l'une des communautés juives les plus rayonnantes de l'Italie septentrionale. Ville universitaire par excellence, siège de l'alma mater studiorum réputée comme la plus ancienne université du monde occidental, Bologne offrit au judaïsme un terrain singulier, où la vitalité intellectuelle des chrétiens croisa celle des maîtres de la Torah, des académies talmudiques et des imprimeurs de livres hébraïques.
Ce Grand Livre retrace l'itinéraire d'une communauté prospère à la Renaissance, foyer d'érudition et d'édition, avant d'être frappée de plein fouet par la Contre-Réforme et par la politique anti-juive des papes, culminant avec l'expulsion de 1569 puis la proscription définitive de 1597. L'histoire des Juifs de Bologne est celle d'une splendeur brisée : le tissu communautaire, patiemment édifié depuis le Moyen Âge tardif, fut défait par des bulles pontificales, l'incendie du Talmud, le ghetto et enfin l'exil. Cette trajectoire, à la fois exemplaire et douloureuse, condense les tensions qui traversèrent le judaïsme italien de l'époque moderne : la coexistence féconde et sa fragilité, la culture et sa répression, la présence et son effacement.
Le dossier sur la famille da Pisa [« La famille da Pisa : de Pérouse à Florence, banquiers et lettrés de la Renaissance italienne », découverte du 04/08/2026], banquiers et lettrés dont les réseaux traversèrent l'Italie centrale — de Pérouse à Pise, de Florence à Forlì — invite à replacer la communauté bolonaise dans la géographie plus large du judaïsme tosco-émilien. Plusieurs figures, au-delà de Sforno et de Mantino, peuplèrent ces décennies d'apogée : Azariah de Rossi, historien et philologue dont l'œuvre bouleversa la tradition exégétique, et Samuel Archivolti, grammairien et poète. Le récit qui suit s'appuie sur les sources documentaires disponibles — bulles pontificales, colophons d'imprimés hébraïques, pierres tombales conservées, chroniques rabbiniques — et sur la recherche historique. Il s'efforce, chapitre après chapitre, de distinguer honnêtement ce qui relève de l'archive établie, de la déduction probable et de la mémoire transmise.
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Chapitre 1 : Des banquiers sur les routes d'Émilie — l'installation médiévale et les premières condotte
La présence juive à Bologne remonte au Moyen Âge, dans une ville qui, dès le XIIe siècle, s'affirmait comme un pôle intellectuel majeur de la péninsule. Les premiers Juifs y furent attirés, comme ailleurs en Italie centrale et septentrionale, par l'activité de prêt sur gages, longtemps la seule que les autorités chrétiennes concédaient pleinement aux communautés israélites. Le prêt d'argent, indispensable à l'économie urbaine et interdit aux chrétiens par la doctrine ecclésiastique sur l'usure, permit l'implantation de familles de banquiers juifs qui obtinrent, par des condotte — contrats négociés avec la commune —, le droit de séjour et d'exercice.
Ce modèle du banquier juif itinérant, porteur d'un capital circulant le long des axes routiers et fluviaux de la péninsule, trouve une illustration frappante dans le destin de la famille da Pisa, dont les origines remontent à une consorteria romaine dite mi-Beth El. Son patriarche, Matassia (Mattatia) di Sabato, jouissait de la citoyenneté à Pérouse, où il exerçait la banque. En 1393, cette branche quitta Pérouse pour la Toscane, et en 1406 son fils Vitale (Jehiel) di Matassia s'établit à Pise [« La famille da Pisa »], ville qui donna à la lignée le patronyme sous lequel elle allait traverser les siècles. Après la conquête florentine de Pise à l'automne 1406, l'activité de prêt reprit sous l'égide de Florence, qui accorda à Vitale l'exclusivité du prêt sur la ville. Vitale ouvrit aussi des bancs à San Gimignano, Prato, Colle di Val d'Elsa et Arezzo [« La famille da Pisa »], constituant un réseau de crédit qui quadrillait la Toscane.
Ce mouvement des capitaux et des hommes entre Pérouse, Pise, Florence et, plus au nord, les villes d'Émilie, est caractéristique de l'économie juive du temps. Bologne, carrefour entre la Toscane et la Lombardie, s'inscrit naturellement dans ces circuits. En 1416, des rabbins italiens se réunirent à Bologne même pour s'accorder sur une pétition adressée au pape Martin V — signe précoce d'une vie communautaire organisée et d'une capacité à agir collectivement auprès des autorités chrétiennes. En 1468, l'Université de Bologne recruta un professeur d'hébreu, témoignage de l'intérêt des milieux académiques chrétiens pour les sources hébraïques et d'un dialogue qui, à cette période, n'avait pas encore cédé la place à la répression.
La famille da Pisa illustre ainsi un phénomène que l'on peut extrapoler, avec prudence, à d'autres familles de banquiers : l'ancrage dans une ville est rarement définitif ; il est le résultat d'une négociation permanente entre le pouvoir local et des entrepreneurs mobiles, qui déplacent leurs bancs selon les conditions politiques et fiscales.
Les vestiges les plus tangibles de la présence juive médiévale à Bologne demeurent funéraires. Les pierres tombales provenant de l'ancien cimetière de la via Orfeo sont conservées au Museo Civico Medievale. Ces stèles, gravées de caractères hébraïques, témoignent de l'ancienneté et de l'enracinement d'une population organisée en communauté structurée, disposant de ses institutions, de ses lieux de sépulture et de ses maisons d'étude.
La documentation médiévale bolonaise, moins abondante que pour la période renaissante, ne permet de reconstituer qu'à grands traits la vie de ces premières générations. Les noms, les métiers, les densités de peuplement demeurent en partie conjecturaux, déduits d'actes notariés épars et des rares monuments épigraphiques subsistants. Ce qui est certain, c'est qu'au tournant des XVe et XVIe siècles, la communauté avait atteint une maturité suffisante pour devenir, à la Renaissance, l'un des grands centres du judaïsme savant d'Italie.
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Chapitre 2 : Forlì, 1418 — les Juifs d'Italie en assemblée
Avant que Bologne n'atteigne son apogée renaissant, une date mérite d'être inscrite en bonne place dans l'histoire du judaïsme de la région : 1418. Cette année-là, une assemblée des dirigeants des communautés juives d'Italie se réunit à Forlì, ville émilienne à moins de cent kilomètres de Bologne [« La famille da Pisa »]. Vitale di Matassia da Pisa, le banquier toscan dont le nom allait se perpétuer comme patronyme familial, y participa en personne, représentant une communauté toscane déjà fermement établie dans ses bancs de prêt.
L'assemblée de Forlì n'est pas un événement isolé. Elle s'inscrit dans une série de vaadim — assemblées synodales — qui, à l'époque médiévale et à l'aube de la Renaissance, tentaient de coordonner les réponses juridiques, fiscales et communautaires des Juifs dispersés sur la péninsule. La géographie même du lieu — Forlì, au cœur de la Romagne, à mi-chemin entre l'Émilie pontificale et la Toscane — trahit le souci d'un point de rencontre accessible aux délégués venus du nord comme du sud de la péninsule. Rappelons que deux ans avant cette assemblée, en 1416, les rabbins italiens s'étaient déjà rassemblés à Bologne : les villes de la région constituaient ainsi un pôle naturel de la vie institutionnelle juive en Italie.
Pour l'histoire des Juifs de Bologne, cet épisode a une portée indirecte mais réelle. Il rappelle que la communauté bolonaise n'existait pas en vase clos : elle faisait partie d'un réseau d'interdépendances régionales, de solidarités intercommunautaires et de circulations de capitaux et de savoirs. Les banquiers qui installaient leurs bancs dans les villes d'Émilie connaissaient leurs homologues toscans ; les rabbins qui enseignaient dans les académies bolonaises correspondaient avec leurs pairs de Florence, de Mantoue ou de Rome. L'assemblée de Forlì est le signe visible de cette géographie juive italienne, dense et interconnectée, que la Contre-Réforme allait déchirer dans la seconde moitié du XVIe siècle.
La participation de Vitale da Pisa à cette assemblée illustre également un trait structurel du judaïsme italien de la Renaissance : les grandes familles de banquiers n'étaient pas seulement des pourvoyeurs de crédit. Elles assumaient des responsabilités communautaires, représentaient leurs coreligionnaires auprès des autorités et contribuaient à l'élaboration du droit interne des communautés. Ce double rôle — économique et institutionnel — se retrouvera, quelques décennies plus tard, dans la figure de Daniel ben Isaac da Pisa à Rome, chargé par le pape Clément VII de réorganiser la communauté juive romaine.
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Chapitre 3 : L'apogée renaissant — Sforno, Mantino, de Rossi et les académies
La Renaissance marqua l'apogée de la communauté juive de Bologne. Ville de science et de droit, elle attira des érudits juifs de premier plan, dont certains gravitaient autour du monde universitaire, notamment en médecine, discipline où les praticiens juifs jouissaient d'une réputation ancienne et sollicitée. La communauté bolonaise de ce temps se caractérise par une fusion remarquable entre la rigueur talmudique et l'ouverture aux savoirs profanes de l'humanisme. Elle comptait en son sein, aux XVe et XVIe siècles, un nombre inhabituel de rabbins et d'érudits de premier plan : outre Sforno et Mantino, des figures comme Azariah de Rossi et Samuel Archivolti attestent la densité exceptionnelle de ce foyer intellectuel. Au milieu du XVIe siècle, Bologne comptait jusqu'à onze synagogues, reflet d'une communauté numériquement significative et organisée selon des rites distincts — signe de la diversité des origines de ses membres.
La figure éminente de cette période est Ovadyah Sforno (en hébreu : עובדיה ספורנו), médecin, rabbin et exégète né à Cesena vers 1470–1475, dont l'œuvre incarne l'idéal de l'homme juif de la Renaissance, également versé dans les sciences et dans la Loi. Après avoir étudié la philosophie, les mathématiques, la philologie et la médecine à Rome — où il enseigna l'hébreu au jeune humaniste chrétien Johannes Reuchlin —, il s'établit définitivement à Bologne, où il fonda une école talmudique en 1527, contribua à relancer la presse hébraïque, et dirigea sa maison d'étude jusqu'à sa mort, vers 1550. Son commentaire du Pentateuque, empreint de clarté rationnelle et de sobriété philosophique, s'inscrit dans une tradition d'interprétation qui dialogue avec la pensée de son temps. Cette articulation entre Révélation et raison, entre l'étude de la Loi et l'exercice de la philosophie, constitue l'une des tensions fécondes qui structurent la pensée juive (Strauss, La philosophie et la Loi, 1935 ; Trigano, La philosophie de la Loi, 1991), et sur l'origine du politique dans la Torah elle-même.
Bologne devint aussi une terre d'accueil pour les réfugiés séfarades. À la suite de l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492, des Juifs ibériques s'installèrent à Bologne, parmi lesquels le rabbin Jacob Mantino, médecin et traducteur. Sa présence illustre la circulation des lettrés séfarades vers l'Italie, où leur savoir philosophique et médical trouva un accueil favorable. L'arrivée de ces exilés enrichit le tissu communautaire d'une composante ibérique porteuse de rites, de langues et de bibliothèques propres.
Azariah de Rossi (en hébreu : עזריה מן האדומים), né à Mantoue vers 1511 et mort à Ferrare vers 1578, constitue un autre sommet de l'érudition juive d'Italie du XVIe siècle. Bien que son activité principale se soit déployée à Mantoue et à Ferrare, il appartient à l'espace intellectuel dont Bologne était un nœud central. Son œuvre maîtresse, le Me'or Einayim (« Lumière des yeux »), achevée à Ferrare en 1573, fut une révolution : confrontant pour la première fois de manière systématique les sources rabbiniques aux documents grecs, latins et patristiques, il introduisit dans l'exégèse juive une critique historique qui dépassa en audace celle de ses contemporains chrétiens. L'œuvre fut contestée par plusieurs autorités rabbiniques, mais son influence sur la culture juive italienne de la Renaissance fut durable.
Samuel Archivolti (vers 1515–1611), grammairien et poète, appartient lui aussi à ce milieu. Né à Cesena — la même ville que Sforno —, il exerça son magistère dans plusieurs villes du nord de l'Italie. Son traité de grammaire hébraïque, Arugat ha-Bosem (« Le parterre de parfums »), publié à Venise en 1602, témoigne de la continuité de l'érudition linguistique hébraïque dans les milieux juifs italiens, même lorsque la Contre-Réforme avait déjà brisé les structures communautaires de Bologne.
L'activité académique fut intense et diversifiée. Outre l'école fondée par Sforno en 1527, la ville abrita plusieurs maisons d'étude. Une seconde académie, animée par des fabricants de soie et des intellectuels — parmi lesquels Sforno lui-même —, fonctionna de 1537 à 1541. Cette conjonction entre monde artisanal — la soierie, activité économique de poids — et cercle intellectuel révèle une communauté où la prospérité matérielle nourrissait la vie de l'esprit.
Il est éclairant de rapprocher ce modèle bolonais de celui que la famille da Pisa incarnait en Toscane contemporaine. Yehiel Nissim da Pisa, dit Vitale (1507–1574), banquier et philosophe, dirigeait à Florence l'activité familiale de prêt sur gages tout en rédigeant le traité Ma'amar Hayei Olam (« Vie éternelle »), consacré à l'usage du crédit et à la question de l'usure [« La famille da Pisa »]. Ce traité, qui articule la loi juive sur le ribbit (l'intérêt interdit entre Juifs) et les réalités de la finance renaissante, témoigne d'une même aspiration que celle des milieux bolonais : concilier la fidélité à la Loi et les exigences du monde. L'homme de la Renaissance juive n'oppose pas son rôle de banquier à sa vocation d'érudit ; il en fait la matière même de sa réflexion.
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Chapitre 4 : L'imprimerie hébraïque de Bologne — du Pentateuque de 1482 au siddur de 1537
Bologne occupe une place éminente dans l'histoire du livre hébraïque, dès les premières décennies de l'imprimerie. La ville figura parmi les berceaux de l'incunable hébraïque, ces livres imprimés avant 1500 qui comptent parmi les plus précieux témoins de la culture juive de la fin du Moyen Âge. Deux presses d'imprimerie hébraïque furent établies à Bologne : la première sous la supervision d'Abraham ben Ḥayyim dei Tintori de Pesaro, active de 1477 à 1482, et la seconde animée par des fabricants de soie et des intellectuels, parmi lesquels Ovadyah Sforno, active de 1537 à 1541.
Le fleuron de cette production est l'édition du Pentateuque achevée le 26 janvier 1482. En cette date, Abraham ben Ḥayyim dei Tintori — dont le nom complet apparaît parfois sous la forme dei Pinti dans les sources — paracheva la première édition imprimée du Pentateuque accompagné du Targum d'Onkelos et du commentaire de Rachi, ainsi que des Cinq Rouleaux avec commentaires. Seul le Pentateuque porte explicitement le nom de Bologne dans son colophon. L'édition fut financée par Joseph ben Abraham Caravita, et le texte en fut corrigé par Joseph Ḥayyim ben Aaron. Ce volume demeure un jalon capital de la typographie hébraïque : il fixa une disposition de la page — texte biblique, traduction araméenne et gloses rabbiniques disposés ensemble — qui allait devenir canonique et influencer durablement la présentation du livre juif imprimé.
La reprise de l'activité éditoriale au XVIe siècle confirma la vocation de Bologne. En 1537 parut un siddur (recueil de prières) de rite romain, imprimé pour l'essentiel sur parchemin, ainsi que d'autres ouvrages, dont le Or Ammim (« Lumière des nations ») de Sforno la même année — traité philosophique destiné à un lectorat chrétien cultivé, rédigé en latin puis traduit en hébreu. Cette production liturgique et philosophique atteste que l'imprimerie bolonaise ne se cantonnait pas aux textes fondateurs, mais servait aussi la piété quotidienne et la spéculation savante de la communauté.
Le choix du parchemin pour certaines éditions, matière noble et coûteuse, signale la qualité recherchée et la clientèle exigeante à laquelle ces ateliers s'adressaient. L'imprimerie hébraïque, à Bologne comme à Soncino, à Naples ou plus tard à Venise, fut bien davantage qu'une industrie : elle constitua un instrument de conservation et de diffusion du patrimoine textuel juif à un moment charnière, précisément lorsque ce patrimoine allait devenir la cible de la répression ecclésiastique.
Il faut noter ici une convergence avec l'univers des lettrés toscans. Yehiel Nissim da Pisa, dont le traité Ma'amar Hayei Olam fut publié en édition critique moderne par Gilbert S. Rosenthal [Banking and Finance among Jews in Renaissance Italy, Bloch Publishing Co., New York, 1962], appartient à cette même culture du texte écrit, publié, commenté, qui lie les milieux intellectuels juifs d'Italie dans la première moitié du XVIe siècle. Le livre hébraïque imprimé à Bologne circulait dans toute la péninsule ; en retour, les savants de Florence, de Rome et de Mantoue contribuaient à faire vivre les réseaux d'auteurs et de lecteurs dont les presses bolonaises se nourrissaient. Le livre, gloire de la communauté, allait bientôt se muer en objet de proscription et en combustible des bûchers.
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Chapitre 5 : La Contre-Réforme, le bûcher du Talmud et le ghetto
Le milieu du XVIe siècle inaugura le renversement brutal de la condition des Juifs de Bologne. La Contre-Réforme, en durcissant la doctrine et la discipline de l'Église romaine, s'accompagna d'une politique de plus en plus hostile à l'égard des communautés juives des États pontificaux. La ville, revenue sous domination pontificale directe en 1513, subit de plein fouet cette orientation nouvelle.
Le premier grand traumatisme fut la destruction des livres. En 1553, le Talmud et d'autres ouvrages hébraïques furent brûlés sur ordre du pape Jules III. Cet autodafé, qui frappait au cœur ce qui faisait la fierté intellectuelle de la ville — ses académies, ses maîtres, ses imprimés —, s'inscrivait dans une campagne générale visant les textes juifs à travers l'Italie. La confiscation et l'incendie des livres ne détruisaient pas seulement des objets : ils cherchaient à assécher les sources vives de la transmission et de l'étude.
Vint ensuite l'enfermement. Le pape Paul IV, par sa bulle Cum nimis absurdum de 1555, imposa aux Juifs des États pontificaux des restrictions draconiennes et la réclusion dans des quartiers clos. Le ghetto de Bologne fut créé en 1556 et fermé par deux portes. Le ghetto matérialisait un statut de relégation : séparation physique, contrôle des mouvements, port de signes distinctifs, limitation des activités économiques. La communauté, naguère intégrée au tissu urbain et à son économie de la soie et du crédit, se trouva confinée, surveillée et progressivement étranglée.
Ce durcissement général trouva son exact pendant dans les destinées des familles de banquiers liées à la péninsule tout entière. À Rome, Daniel ben Isaac da Pisa, chef de la communauté juive de la ville, avait bénéficié, quelques décennies plus tôt, d'une relation privilégiée avec le pouvoir pontifical : chargé par le pape Clément VII de réorganiser la communauté romaine, il avait, avec vingt des membres les plus fortunés, élaboré les « Chapitres de Daniel da Pisa », approuvés par bulle pontificale le 12 décembre 1524, instituant un conseil — une congrega — de soixante membres, pour moitié romains et pour moitié immigrés [« La famille da Pisa »]. Ce chapitre de collaboration entre un grand banquier juif et la papauté illustre, par contraste, l'ampleur du retournement qu'allaient représenter les bulles de Paul IV et de Pie V. En moins d'une génération, le pape qui accorde une bulle de reconnaissance à une élite juive précède celui qui enferme et bannit l'ensemble de la communauté.
L'étau se resserra encore. En 1567, la libre circulation vers et depuis l'enclos fut déclarée strictement interdite. Cette privation de mouvement acheva de transformer le ghetto en prison collective, préparant l'ultime rupture. La logique de la ségrégation menait presque inéluctablement à l'exclusion totale : après avoir enfermé, la papauté allait bannir.
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Chapitre 6 : L'expulsion de 1569 et l'effacement d'une mémoire
L'année 1569 marqua la première expulsion des Juifs de Bologne, décidée dans le cadre de la politique du pape Pie V. Cette mesure locale s'insérait dans une décision de portée bien plus vaste, formulée par la bulle Hebraeorum gens sola de la même année, qui restreignit la présence des Juifs des États pontificaux à Rome et à Ancône. Bologne, exclue de ces deux villes de tolérance, se vida de ses habitants juifs, contraints à l'exil vers les États voisins — le duché de Ferrare, Mantoue, ou d'autres terres d'accueil de l'Italie du Nord.
À l'expulsion des vivants s'ajouta la profanation de la mémoire des morts. Le pape Pie V fit don du cimetière juif et ordonna la destruction de toutes les pierres tombales. Les stèles arrachées, dont certaines furent préservées et parvinrent jusqu'aux collections du Museo Civico Medievale, sont à la fois les vestiges d'une communauté florissante et les preuves matérielles de son anéantissement ordonné. Le monument funéraire, ultime trace d'un enracinement, devint objet de destruction politique.
L'histoire connut ensuite un bref sursis, puis une clôture définitive. Lorsqu'ils furent autorisés à revenir par le pape Sixte V en 1586, les Juifs ne retournèrent pas au ghetto, et en 1597 le pape Clément VIII les expulsa définitivement. La bulle Caeca et obdurata de Clément VIII, datée de 1593, avait renouvelé et généralisé l'expulsion des Juifs de l'ensemble de l'État ecclésiastique. Elle donnait aux Juifs trois mois pour quitter les États pontificaux, à l'exception de Rome, Ancône et du Comtat Venaissin d'Avignon. Ainsi la présence juive organisée à Bologne fut-elle rayée pour près de deux siècles, jusqu'aux bouleversements de la Révolution française.
La trajectoire des da Pisa illustre à sa façon le destin des grandes familles juives de la région à cette période. Fixés en Toscane et non dans les États pontificaux, ils ne furent pas directement touchés par les expulsions de 1569 et 1593 dans les mêmes termes que les Juifs de Bologne ; mais le durcissement général du climat, la bulle Cum nimis absurdum et ses suites affectèrent l'ensemble du judaïsme centre-italien, réduisant les espaces de liberté économique et intellectuelle que la Renaissance avait ménagés. La fin du XVIe siècle marqua partout la clôture d'un âge d'or.
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Chapitre 7 : Le long silence et le retour à l'ère moderne
Entre la fin du XVIe siècle et la fin du XVIIIe, Bologne demeura, pour l'essentiel, privée de communauté juive constituée. L'interdiction pontificale, maintenue dans le cadre des États de l'Église, fit de la ville un lieu où le judaïsme, jadis si vivace, ne subsistait plus que sous forme de mémoire et de vestiges. Le contraste est saisissant avec le sort des Juifs d'autres cités italiennes non soumises directement au Saint-Siège : à Livourne, port franc du grand-duché de Toscane, une communauté séfarade prospère se développa aux XVIIe et XVIIIe siècles, illustrant à quel point le régime politique déterminait la destinée juive de chaque ville. Là où Bologne fermait ses portes, d'autres foyers italiens accueillaient et s'épanouissaient.
Le tournant décisif vint avec les armées révolutionnaires françaises. En 1796, avec la conquête napoléonienne, les Juifs de Bologne furent autorisés à revenir et à pratiquer librement leur culte. L'entrée des troupes françaises en Émilie, la chute du régime pontifical et la proclamation des principes d'égalité civile ouvrirent une ère nouvelle. L'émancipation, portée par l'esprit des Lumières et par la Révolution, abolissait les statuts de relégation et rouvrait aux Juifs l'espace de la cité.
Ce mouvement s'inscrit dans le vaste processus d'entrée des Juifs dans la modernité politique européenne, où l'octroi de la citoyenneté transforma en profondeur la condition juive (Birnbaum et Katznelson, Paths of Emancipation, Princeton University Press, 1995). Le XIXe siècle italien, marqué par le Risorgimento et l'unification de la péninsule, acheva l'émancipation : l'incorporation de Bologne au royaume d'Italie en 1860 consacra l'égalité de droits. La communauté reconstituée, quoique de dimension modeste au regard de sa splendeur renaissante, renoua le fil rompu par l'expulsion.
Elle traversa ensuite les épreuves du XXe siècle — les lois raciales fascistes de 1938 et les persécutions de l'occupation nazie — avant de renaître dans l'Italie républicaine, gardienne des pierres tombales sauvées et de la mémoire de ses maîtres. Sur cette période récente, la documentation locale précise excède le cadre de la présente synthèse, et toute affirmation chiffrée sur les effectifs de la communauté contemporaine nécessiterait une vérification auprès des sources communautaires directes.
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Les grandes figures
Abraham ben Ḥayyim dei Tintori de Pesaro (dates inconnues, actif en 1477–1482) — Imprimeur hébraïque, il supervisa la première presse hébraïque de Bologne et paracheva, le 26 janvier 1482, la première édition imprimée du Pentateuque avec le Targum d'Onkelos et le commentaire de Rachi. L'édition, financée par Joseph ben Abraham Caravita et dont le texte fut corrigé par Joseph Ḥayyim ben Aaron, constitue l'un des monuments de la typographie hébraïque médiévale. Son nom figure parfois sous la forme dei Pinti dans les sources documentaires. On ne sait rien de sa vie en dehors de cette activité éditoriale.
Ovadyah Sforno (vers 1470/1475, Cesena – vers 1550, Bologne) — עובדיה ספורנו. Rabbin, médecin et exégète, figure intellectuelle dominante du judaïsme bolonais de la Renaissance. Après des études de philosophie, de mathématiques et de médecine à Rome — où il enseigna l'hébreu au jeune Johannes Reuchlin —, il s'établit définitivement à Bologne, où il contribua à relancer la presse hébraïque, fonda une école talmudique en 1527 et participa à la seconde académie active de 1537 à 1541. Il mourut à Bologne, à la tête de sa maison d'étude. Son commentaire du Pentateuque et le traité Or Ammim (Bologne, 1537) constituent ses œuvres maîtresses.
Jacob Mantino (vers 1490–1549) — Médecin et traducteur né dans la péninsule ibérique, il s'installa à Bologne après l'expulsion des Juifs d'Espagne de 1492. Spécialiste d'Averroès, dont il traduisit plusieurs œuvres en croisant le latin médiéval et l'hébreu, il représenta la composante séfarade de la communauté bolonaise. Médecin de papes et de cardinaux, il contribua à faire de Bologne un foyer du dialogue philosophique entre les traditions juive et chrétienne.
Azariah de Rossi (vers 1511, Mantoue – vers 1578, Ferrare) — עזריה מן האדומים. Historien, philologue et exégète, il appartient à l'espace intellectuel dont Bologne était un nœud central, même si son activité se déploya principalement à Mantoue et à Ferrare. Son œuvre maîtresse, le Me'or Einayim (Ferrare, 1573), confronta pour la première fois de manière systématique les sources rabbiniques aux textes grecs, latins et patristiques, introduisant dans l'érudition juive une critique historique sans précédent dans la tradition. Contestée par certains décisionnaires rabbiniques, cette œuvre marqua durablement la culture juive italienne de la Renaissance.
Samuel Archivolti (vers 1515, Cesena – vers 1611) — Grammairien et poète, il partagea avec Ovadyah Sforno la ville natale de Cesena et appartient au même milieu lettré de l'Italie du Nord. Il exerça dans plusieurs villes et laissa un traité de grammaire hébraïque de référence, l'Arugat ha-Bosem (Venise, 1602), qui témoigne de la continuité de l'érudition linguistique hébraïque dans les milieux juifs italiens bien au-delà de la destruction de la communauté bolonaise.
Matassia (Mattatia) di Sabato (dates inconnues) — Patriarche de la famille da Pisa, banquier jouissant de la citoyenneté à Pérouse, il est le point de départ d'une lignée qui traversa l'Italie centrale du XIVe au XVIe siècle [« La famille da Pisa »]. Issue de la consorteria romaine mi-Beth El, sa descendance quitta Pérouse en 1393 pour la Toscane, inaugurant un réseau de bancs de prêt qui allait s'étendre à Pise, Florence, San Gimignano, Prato, Colle di Val d'Elsa et Arezzo. Son ancienneté et sa notabilité romaine servirent de socle à l'influence politique et intellectuelle que ses successeurs développèrent à l'échelle de la péninsule.
Vitale (Jehiel) di Matassia da Pisa (dates inconnues) — Fils de Matassia di Sabato, il s'établit à Pise en 1406 et y acquit le patronyme familial après la conquête florentine de la ville [« La famille da Pisa »]. Florence lui accorda l'exclusivité du prêt sur gages dans la cité, fondant ainsi la fortune de la lignée. Sa participation à l'assemblée des dirigeants des communautés juives d'Italie réunie à Forlì en 1418 témoigne de son rôle dans la coordination intercommunautaire à l'échelle de la péninsule.
Daniel ben Isaac da Pisa (dates inconnues, actif vers 1524) — Chef de la communauté juive de Rome au début du XVIe siècle, il fut chargé par le pape Clément VII de réorganiser la communauté après le sac de Rome. Avec vingt des membres les plus fortunés de la communauté, il élabora les « Chapitres de Daniel da Pisa », approuvés par bulle pontificale le 12 décembre 1524 [« La famille da Pisa »]. Ces chapitres instituaient une congrega de soixante membres, pour moitié romains et pour moitié immigrés — premier texte constitutionnel connu de la communauté juive de Rome. Figure de premier plan du judaïsme italien, il illustre le rôle politique que pouvaient jouer les grandes dynasties de banquiers.
Yehiel Nissim da Pisa, dit Vitale (1507–1574) — Banquier, philosophe et lettré, il dirigea à Florence l'activité familiale de prêt sur gages tout en menant une vie intellectuelle intense [« La famille da Pisa »]. Auteur du traité Ma'amar Hayei Olam (« Vie éternelle »), consacré à la question de l'usure (ribbit) et à la légitimité du crédit selon la loi juive, il est l'un des penseurs économiques les plus originaux du judaïsme italien du XVIe siècle. Son traité fut publié en édition critique par Gilbert S. Rosenthal en 1962.
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Conclusion
L'histoire des Juifs de Bologne dessine une courbe d'une singulière intensité : celle d'une communauté qui atteignit les sommets de l'érudition et de l'art typographique juifs à la Renaissance, avant d'être précipitée dans l'exil par la logique implacable de la Contre-Réforme. Ville des académies talmudiques, des médecins-rabbins comme Ovadyah Sforno, des exilés séfarades comme Jacob Mantino, des historiens comme Azariah de Rossi et des grammairiens comme Samuel Archivolti, des presses qui donnèrent au monde le Pentateuque de 1482 — Bologne fut un phare du judaïsme italien. Ce phare fut éteint par une succession de coups : le bûcher du Talmud en 1553, le ghetto de 1556, l'expulsion de 1569 et la proscription définitive de la fin du siècle.
L'intégration du dossier sur la famille da Pisa enrichit cette histoire d'une dimension régionale et intercommunautaire que la tradition documentaire bolonaise, plus concentrée sur la ville elle-même, tend à minorer. Les banquiers qui circulaient entre Pérouse, Florence et Forlì, les assemblées synodales qui réunissaient les dirigeants des communautés d'Italie, les traits intellectuels d'un Yehiel Nissim da Pisa pensant le crédit à la lumière de la Torah : tout cela rappelle que Bologne ne fut pas une île. Elle était une ville de passage et de convergence dans un réseau juif tosco-émilien qui connut, au XVIe siècle, la même ascension et le même naufrage.
Ce qui frappe, dans cette trajectoire, c'est la corrélation étroite entre le régime politique et le destin communautaire. Sous l'autorité pontificale directe, la tolérance médiévale et l'épanouissement renaissant cédèrent à la ségrégation et au bannissement ; il fallut la rupture révolutionnaire de 1796 pour rouvrir la ville à une présence juive libre. L'histoire bolonaise confirme une vérité générale de la condition juive prémoderne en Europe : la précarité d'un statut suspendu au bon vouloir du pouvoir, et la vulnérabilité d'une culture florissante face à la volonté d'effacement.
Restent les traces. Les stèles arrachées de la via Orfeo, préservées dans un musée, disent à la fois la richesse d'une communauté et la violence de sa destruction. Elles constituent le monument paradoxal de cette histoire : la preuve matérielle d'une présence que l'on voulut abolir, et le support d'une mémoire que les siècles n'ont pas réussi à ensevelir. Étudier les Juifs de Bologne, c'est apprendre à lire dans ces fragments l'éclat d'un âge d'or et l'ombre portée de son extinction.
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מקורות ומשאבים
- Shmuel Trigano, Philosophie de la Loi. L'origine de la politique dans la Tora (1991)
- Leo Strauss, Pourquoi nous restons juifs. Révélation biblique et philosophie (2001)
- Lionel Lévy, La Communauté juive de Livourne. Le dernier des Livournais (1996)
- Pierre Birnbaum (dir.), Histoire politique des Juifs de France (1990)
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