Région : Sofia, Bulgarie
registre Histoire · dépositaire, non propriétaire
Publié le 19 juin 2026
Musée d'histoire juive bulgare installé dans la grande synagogue de Sofia. Il documente le sauvetage des Juifs de Bulgarie durant la Shoah.
Au cœur de la capitale bulgare, dans l'enceinte de l'un des plus vastes édifices de culte israélite des Balkans, le Musée séfarade Yitzhak Ben-Zvi entretient la mémoire d'une communauté ancienne et d'un épisode singulier de l'histoire européenne du XXe siècle : la survie quasi intégrale des Juifs de Bulgarie durant la Seconde Guerre mondiale. Le musée occupe une partie de la grande synagogue de Sofia, sanctuaire séfarade inauguré en 1909, et se consacre à documenter la présence juive en terre bulgare ainsi que les circonstances qui, en 1943, empêchèrent la déportation des quelque 48 000 Juifs des frontières bulgares « historiques » vers les camps d'extermination allemands [Encyclopaedia Judaica ; United States Holocaust Memorial Museum].
L'institution porte le nom de Yitzhak Ben-Zvi (1884-1963), deuxième président de l'État d'Israël, historien et ethnographe dont les travaux sur les communautés juives orientales et séfarades demeurent une référence. Ce choix onomastique inscrit le musée dans une double filiation : celle de la recherche savante sur les diasporas et celle de la mémoire séfarade méditerranéenne dont la communauté de Sofia fut l'un des foyers balkaniques. Le présent ouvrage retrace, autant que les sources le permettent, l'histoire de la communauté qui a fondé et porté cette institution, l'édifice qui l'abrite, l'événement central qu'elle commémore, et la fonction mémorielle qu'elle exerce aujourd'hui. Là où l'archive est sûre, nous parlons d'histoire ; là où la tradition transmet sans pouvoir tout établir, nous le signalons honnêtement.
La présence juive sur le territoire de l'actuelle Bulgarie est attestée dès l'Antiquité tardive. Des vestiges et inscriptions témoignent de communautés établies dans les provinces romaines et byzantines des Balkans, notamment à Oescus, sur le Danube, où une synagogue antique a été identifiée par l'archéologie [Encyclopaedia Judaica]. Ces premiers Juifs, de rite grec et de langue romaniote, constituèrent le substrat le plus ancien du judaïsme bulgare, rejoint au Moyen Âge par des communautés ashkénazes venues d'Europe centrale et de Hongrie.
La physionomie de la communauté fut profondément transformée par l'arrivée massive des Séfarades expulsés de la péninsule Ibérique. Après le décret d'expulsion promulgué par les Rois Catholiques en 1492, et les conversions forcées du Portugal en 1497, des milliers d'exilés gagnèrent l'Empire ottoman, qui les accueillit favorablement [Encyclopaedia Judaica]. Les Balkans ottomans — Salonique, Andrinople, Sofia, Plovdiv (Philippopolis), Vidin — devinrent des centres séfarades de premier ordre. À Sofia, les nouveaux venus apportèrent la langue judéo-espagnole (ladino ou djudezmo), leurs traditions liturgiques et leurs institutions communautaires, finissant par absorber les anciens noyaux romaniote et ashkénaze sous l'hégémonie culturelle et rituelle séfarade [Encyclopaedia Judaica].
Sous la domination ottomane, la communauté de Sofia s'organisa autour de ses synagogues, de ses tribunaux rabbiniques et de ses confréries de bienfaisance. Le judéo-espagnol resta, jusqu'au début du XXe siècle, la langue vernaculaire de la grande majorité des Juifs bulgares, ce qui explique la prédominance du qualificatif « séfarade » dans la désignation même du musée. Après la création de la principauté autonome de Bulgarie en 1878, à l'issue de la guerre russo-turque et du traité de Berlin, les Juifs obtinrent des droits civiques et participèrent à la vie économique et culturelle du jeune État [Encyclopaedia Judaica]. C'est dans ce contexte d'émancipation et de croissance urbaine que s'élabora le projet d'une grande synagogue digne de la capitale, matrice physique du futur musée.
La grande synagogue de Sofia compte parmi les plus imposants édifices de culte juif d'Europe du Sud-Est. Sa construction répondait à l'essor d'une communauté capitale qui, au tournant du XXe siècle, dépassait plusieurs milliers d'âmes. L'édifice fut conçu par l'architecte austro-hongrois Friedrich Grünanger, qui œuvra longuement en Bulgarie, dans un style associant l'inspiration mauresque, des réminiscences vénitiennes et un vocabulaire éclectique caractéristique de l'historicisme de la fin du XIXe siècle [selon les notices architecturales de référence sur le bâtiment].
L'inauguration eut lieu en 1909, en présence, selon la tradition communautaire, du roi Ferdinand Ier de Bulgarie, geste qui marquait la reconnaissance officielle de la place des Juifs dans la nation [Encyclopaedia Judaica]. Couronnée d'une vaste coupole et richement ornée, dotée de l'un des plus grands lustres des synagogues européennes, l'édifice fut pensé comme un symbole de prestige et d'enracinement. Sa capacité d'accueil — plusieurs centaines de fidèles — témoignait de la vitalité d'une communauté en pleine expansion démographique et sociale.
Le bâtiment subit d'importants dommages durant les bombardements alliés sur Sofia en 1944, qui touchèrent gravement le quartier et la synagogue elle-même. Après la guerre, l'émigration massive des Juifs bulgares vers l'État d'Israël nouvellement créé — la quasi-totalité de la communauté partit entre 1948 et 1951 — réduisit considérablement le nombre des fidèles, et l'entretien de l'édifice connut des décennies difficiles sous le régime communiste [Encyclopaedia Judaica]. Des campagnes de restauration menées après 1989, soutenues par des organisations juives internationales et par les autorités bulgares au titre du patrimoine national, permirent de rendre à la synagogue une partie de sa splendeur et d'y aménager, dans ses dépendances, l'espace muséal consacré à l'histoire juive du pays.
Le patronage de Yitzhak Ben-Zvi confère au musée une dimension qui dépasse la seule mémoire locale. Né en 1884 à Poltava, dans l'Empire russe, sous le nom d'Yitzhak Shimshelevitch, Ben-Zvi fut un pionnier du sionisme travailliste, l'un des fondateurs des institutions du Yichouv en Palestine mandataire, puis le deuxième président de l'État d'Israël, charge qu'il exerça de 1952 à sa mort en 1963 [Encyclopaedia Judaica].
Au-delà de sa carrière politique, Ben-Zvi fut un chercheur d'envergure, passionné par l'étude des communautés juives dispersées et notamment des « tribus » et groupes orientaux et séfarades. Il fonda à Jérusalem un institut de recherche — le Yad Ben-Zvi (Institut Ben-Zvi pour l'étude des communautés juives d'Orient) — qui demeure un centre majeur d'érudition sur les diasporas méditerranéennes et asiatiques [selon les publications de l'Institut Ben-Zvi]. Ses ouvrages sur les Juifs exilés et sur les communautés peu connues témoignent d'une volonté de réintégrer dans la mémoire collective les franges périphériques du peuple juif.
Associer ce nom à un musée séfarade de Sofia n'est donc pas fortuit : il signale l'ambition scientifique de documenter une diaspora balkanique de langue judéo-espagnole, conforme aux centres d'intérêt du président-savant. Le lien est d'autant plus pertinent que de nombreux Juifs bulgares émigrèrent en Israël à l'époque même où Ben-Zvi y exerçait la magistrature suprême, tissant entre Sofia et Jérusalem une continuité humaine et mémorielle que l'appellation du musée vient consacrer.
L'objet central du musée est la commémoration d'un épisode exceptionnel dans l'histoire de la Shoah : la non-déportation des Juifs des anciennes frontières bulgares. Alliée de l'Allemagne nazie à partir de 1941, la Bulgarie adopta dès 1940-1941 une législation antijuive, la « loi pour la défense de la nation », calquée sur le modèle des lois raciales, imposant restrictions professionnelles, spoliations et port d'insigne distinctif [United States Holocaust Memorial Museum].
En février-mars 1943, un accord conclu entre le commissaire bulgare aux questions juives, Alexandre Belev, et l'émissaire SS Theodor Dannecker prévoyait la déportation de plusieurs milliers de Juifs vers les camps de mise à mort. Cet accord fut effectivement appliqué aux territoires occupés par la Bulgarie en Macédoine et en Thrace, d'où environ 11 000 Juifs furent déportés et assassinés, pour la plupart à Treblinka — une page tragique que le récit du « sauvetage » ne doit jamais occulter [United States Holocaust Memorial Museum]. En revanche, la déportation des Juifs de la Bulgarie proprement dite fut suspendue.
Cette suspension résulta d'une mobilisation singulière. Le vice-président de l'Assemblée nationale, Dimitar Peshev, alerté par les préparatifs de déportation visant les Juifs de Kyustendil, organisa une protestation parlementaire et adressa au pouvoir une lettre de protestation signée par plusieurs dizaines de députés [United States Holocaust Memorial Museum]. À cette intervention s'ajoutèrent les protestations énergiques de l'Église orthodoxe bulgare, en particulier des métropolites Stefan de Sofia et Kiril de Plovdiv, ainsi que d'intellectuels et de personnalités de la société civile [United States Holocaust Memorial Museum]. Le roi Boris III, soumis à ces pressions internes contradictoires et soucieux de sa souveraineté, finit par ne pas autoriser la déportation des Juifs de l'« ancien royaume ». Les historiens débattent encore de la part respective qui revient au souverain, aux parlementaires, au clergé et à la société civile dans ce sauvetage [Encyclopaedia Judaica]. Ce qui demeure établi, c'est qu'environ 48 000 Juifs des frontières bulgares historiques échappèrent à l'extermination, même si beaucoup furent soumis à l'expulsion de la capitale, au travail forcé et à la spoliation jusqu'à la fin de la guerre [United States Holocaust Memorial Museum].
Installé dans les dépendances de la grande synagogue, le musée propose un parcours qui articule deux grands volets : l'histoire de la présence juive en Bulgarie depuis l'Antiquité, et le récit détaillé des événements de 1943. La première section donne à voir la vie communautaire séfarade — objets de culte, manuscrits, photographies, documents de la vie associative et économique — qui restituent la culture judéo-espagnole des Balkans avant les bouleversements du XXe siècle [selon les présentations de l'institution].
La seconde section, qui constitue le cœur identitaire du lieu, expose documents d'archives, témoignages, photographies et reproductions relatifs à la législation antijuive, aux protestations parlementaires et ecclésiastiques, et au sort différencié des Juifs de l'« ancien royaume » et des territoires occupés. Le musée s'efforce, selon ses propres orientations, de présenter le sauvetage sans le détacher de son revers tragique : la déportation des Juifs de Thrace et de Macédoine occupées, dont la mémoire est progressivement intégrée au discours muséal et historiographique bulgare [United States Holocaust Memorial Museum].
Par sa localisation même, le musée fait de l'édifice un document à part entière : visiter le lieu, c'est éprouver la monumentalité d'une synagogue conçue à l'apogée de la communauté, aujourd'hui desservie par une population juive très réduite, conséquence directe de l'émigration de l'après-guerre. Le musée fonctionne ainsi comme un espace de transmission à destination d'un public bulgare et international, contribuant à inscrire l'histoire juive dans le récit national et à entretenir le dialogue mémoriel entre la Bulgarie et Israël [selon les présentations de l'institution]. Faute d'un catalogue scientifique exhaustif accessible, certaines données précises sur l'inventaire des collections demeurent à confirmer, ce que la prudence historienne commande de signaler.
Le récit du « sauvetage des Juifs de Bulgarie » est devenu, après 1989, un élément structurant de la mémoire nationale bulgare et un motif de fierté publique. Il a donné lieu à des commémorations officielles, à des reconnaissances internationales — plusieurs figures bulgares, dont Dimitar Peshev, ont été honorées du titre de Juste parmi les nations par Yad Vashem — et à une diplomatie mémorielle active entre Sofia, Jérusalem et les diasporas issues de Bulgarie [Yad Vashem ; United States Holocaust Memorial Museum].
Cette mémoire, cependant, n'est pas exempte de tensions, et c'est ici que la tradition transmise et l'archive entrent en dialogue. Le récit héroïque tend parfois à attribuer le sauvetage à une décision quasi unanime de la nation, voire à la personne du roi Boris III, alors que l'historiographie nuance ce tableau : la responsabilité du pouvoir dans la législation antijuive, dans les spoliations, et surtout dans la déportation effective des Juifs des territoires occupés, complique l'image d'une Bulgarie unanimement protectrice [Encyclopaedia Judaica ; United States Holocaust Memorial Museum]. Le débat sur le rôle exact du souverain — protecteur ou allié temporisateur de l'Axe — demeure ouvert parmi les chercheurs.
Le musée se situe précisément à cette intersection : il transmet une mémoire de fierté tout en étant traversé par l'exigence historiographique de vérité. En documentant à la fois la survie de dizaines de milliers de personnes et l'anéantissement de plus de onze mille autres, il incarne la complexité d'une histoire que ni le triomphalisme ni l'amnésie ne sauraient honorer. C'est dans cet équilibre fragile, entre célébration et lucidité, que réside la valeur singulière de l'institution.
Le Musée séfarade Yitzhak Ben-Zvi de Sofia condense, en un lieu unique, plusieurs strates d'histoire : celle d'une diaspora séfarade méditerranéenne enracinée dans les Balkans ottomans puis bulgares ; celle d'un édifice monumental, témoin de l'apogée communautaire du début du XXe siècle ; celle d'un sauvetage controversé mais réel, devenu emblème mémoriel ; et celle d'une érudition incarnée par le savant qui lui prête son nom. En réunissant ces fils, le musée ne se contente pas de conserver des objets : il propose une lecture de l'histoire juive européenne où la survie et la catastrophe coexistent, où la mémoire de la fierté se trouve disciplinée par l'archive. Pour le visiteur comme pour l'historien, il demeure un lieu d'apprentissage indispensable, à la mesure de la grandeur et de la fragilité de la communauté qui l'a fait naître.
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Musée séfarade Yitzhak Ben-Zvi de Sofia — Zakhor, https://zakhor.ai/grands-livres/institutions/musee-sefarade-yitzhak-ben-zvi-de-sofia