Sir Andrew Benjamin Cohen
Région : Royaume-Uni ; Ouganda
registre Histoire · dépositaire, non propriétaire
Publié le 14 août 2026
Issu d'une famille anglo-juive distinguée, formé à Malvern College et Trinity College (Cambridge). Sous-secrétaire adjoint pour l'Afrique au Colonial Office (1947, auteur du « Cohen Report » préconisant la dévolution progressive du pouvoir aux Africains), puis gouverneur de l'Ouganda (1952-1957) — période marquée par la crise du Kabaka (1953). Ensuite représentant britannique au Conseil de tutelle de l'ONU.
Introduction
Sir Andrew Benjamin Cohen (1909–1968) n'est pas simplement l'un des fonctionnaires coloniaux les plus capables de sa génération : il est, dans l'histoire de la décolonisation britannique, une figure de charnière, celle qui articula, depuis les bureaux du Colonial Office londonien, la transition intellectuelle et administrative d'un Empire vers un monde de nations souveraines. Né à Berkhamsted le 7 octobre 1909, issu d'une famille juive anglaise dont les racines documentées remontent au marchand londonien Levy Barent Cohen au tournant du XIXe siècle, il entra dans la fonction publique par la porte de l'Inland Revenue avant de rejoindre le Colonial Office, où sa carrière prit la trajectoire d'un arc tendu entre la théorie et l'action.
Ce Grand Livre retrace ce destin singulier en l'inscrivant dans deux appartenances simultanées : celle de la judaïté anglaise, dont la branche Cohen constitue l'un des rameaux les mieux documentés, et celle de la haute administration impériale britannique, qui fit d'Andrew Cohen l'un de ses artisans les plus réformateurs. Il s'agit de ne pas aplatir ces deux dimensions l'une sur l'autre, mais de montrer comment elles se sont nourries, sans jamais se confondre. La lecture de sa carrière exige que l'on distingue soigneusement ce que l'archive établit, ce que la tradition transmet et ce que la réflexion historique doit construire par inférence.
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Chapitre 1 : De l'Inland Revenue au Colonial Office — les premières années d'un fonctionnaire singulier
La carrière d'Andrew Cohen ne commença pas dans les couloirs du Colonial Office, mais dans ceux, plus austères, de l'Inland Revenue, l'administration fiscale britannique. Ce passage initial — fugace mais significatif — atteste que ce fils de la bourgeoisie juive londonienne n'obtint pas d'emblée le poste auquel ses capacités intellectuelles auraient pu prétendre d'entrée. Formé à Malvern College, l'un des grands public schools anglais, puis à Trinity College, Cambridge — creuset de l'élite intellectuelle britannique, qui compta parmi ses membres des figures aussi disparates que Bertrand Russell, G. E. Moore et nombre de hauts fonctionnaires de l'Empire —, Cohen portait une formation classique d'une qualité indiscutable. Son transfert rapide de l'Inland Revenue au Colonial Office marqua le début d'une vocation à laquelle sa formation intellectuelle et, peut-être, sa sensibilité particulière au sort des minorités et des peuples dominés, le prédisposaient.
C'est au Colonial Office que Cohen trouva le cadre institutionnel de son action. Il y gravit les échelons avec une rapidité qui témoigne de ses capacités analytiques exceptionnelles : dès 1947, il occupait le poste de sous-secrétaire d'État adjoint aux affaires africaines, position stratégique qui lui conférait une influence déterminante sur la politique de l'ensemble du continent africain. Avant d'en arriver là, la Seconde Guerre mondiale l'avait mobilisé dans une mission peu connue mais exigeante : l'organisation du ravitaillement de Malte, île assiégée et bombardée par les puissances de l'Axe, dont la survie dépendait de la capacité logistique britannique à maintenir des lignes d'approvisionnement sous feu ennemi. Cette mission révèle un aspect de Cohen souvent éclipsé par ses réalisations africaines : celui d'un administrateur capable d'efficacité opérationnelle dans des conditions d'urgence extrême, et pas seulement d'un architecte de politiques à long terme.
Sa judéité, dans ce contexte, n'est pas une donnée abstraite. Les témoignages de ses contemporains indiquent qu'il fut profondément affecté par la Shoah, et que cette expérience nourrit son anti-racisme viscéral. Fonctionnaire de l'Empire au moment même où l'Europe assassinait ses juifs, Cohen développa une conscience aiguë des hiérarchies raciales et de leurs conséquences mortelles. Cela ne le conduisit pas à rompre avec le service de l'Empire — il demeura jusqu'à sa mort un serviteur loyal de la Couronne —, mais cela infléchit profondément la manière dont il conçut ce service : non comme domination légitime, mais comme responsabilité provisoire et transitoire, à terme abolie par l'émancipation des peuples administrés.
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Chapitre 2 : Les Cohen d'Angleterre — de Levy Barent Cohen à une famille au service de l'État
La communauté juive d'Angleterre, réadmise sous Cromwell au milieu du XVIIe siècle après l'expulsion médiévale de 1290, connut aux XVIIIe et XIXe siècles une ascension civique remarquable. Des familles comme les Cohen, les Montefiore, les Mocatta ou les Goldsmid s'intégrèrent progressivement à la bourgeoisie mercantile puis administrative de Londres, profitant d'une société anglaise dont la tolérance, pour relative et inégale qu'elle fût, permit une émancipation progressive bien avant que celle-ci ne s'accomplisse dans d'autres parties de l'Europe. L'Emancipation Act de 1858, qui ouvrit enfin le Parlement aux juifs, ne fut que la consécration juridique d'un processus social et culturel déjà largement engagé.
La généalogie de Sir Andrew Cohen est documentée et remonte à une figure de premier plan de la communauté juive anglaise : Levy Barent Cohen (vers 1740–1808), marchand et notable londonien d'origine hollandaise, dont le réseau d'alliances familiales fut considérable. De ce Levy Barent Cohen descend également, par d'autres ramifications, la famille Montefiore — ce réseau de familles apparentées composant ce que les historiens de l'Anglo-Jewry nomment parfois une véritable « aristocratie » juive victorienne. Sir Moses Montefiore, philanthrope et défenseur des juifs persécutés à travers le monde, fut ainsi le parent par alliance de cette même souche Cohen, illustrant comment le service — à la communauté, à la nation — circulait dans ces lignées imbriquées comme une valeur transmise.
La branche dont est issu Sir Andrew appartient à cette bourgeoisie juive londonienne acculturée, pour laquelle l'émancipation civique du XIXe siècle ouvrit les portes des universités, des grands services de l'État et de la vie intellectuelle. Cette trajectoire — de la marge tolérée à l'intégration au cœur de l'appareil d'État — illustre une forme d'implication dans la vie collective qui, sans être religieuse au sens strict, prolonge dans le cadre séculier britannique une disposition ancienne du judaïsme : le sens du bien commun et de la responsabilité publique. Andrew Cohen en fut, avec sa sœur Ruth Louisa, l'expression la plus accomplie et la plus visible. Ruth Louisa Cohen (1906–1991) fut la première femme à diriger un collège de Cambridge — Newnham College, qu'elle présida de 1954 à 1972 —, spécialiste d'économie agricole dont les travaux firent autorité. Dans un contexte où les femmes demeuraient encore largement exclues des postes académiques de premier rang, son accession à la tête d'un collège de Cambridge constitua une rupture symbolique et institutionnelle d'une portée considérable. Le frère et la sœur traduisirent ainsi, chacun dans son domaine, la même disposition héritée : briser des plafonds institutionnels, non par provocation, mais par la démonstration patiente et obstinée de la compétence.
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Chapitre 3 : Le Rapport Cohen de 1947 — Architecte intellectuel de la décolonisation britannique
Avant de devenir gouverneur de l'Ouganda, Andrew Cohen fut, au Colonial Office, l'architecte intellectuel d'une nouvelle politique africaine. En mai 1947, en tant que sous-secrétaire d'État adjoint aux affaires africaines, au côté d'Arthur Creech Jones — secrétaire d'État aux Colonies et figure de la gauche fabienne —, il rédigea et présenta ce que les historiens ont retenu sous le nom de « Rapport Cohen ». Ce document constitue la pièce maîtresse intellectuelle d'une carrière tout entière tendue vers la préparation des populations africaines à l'autodétermination.
Le rapport définit quatre stades successifs d'avance constitutionnelle : une vision graduée de l'incorporation des Africains dans les institutions de gouvernement local, puis d'autogouverne interne, avant toute perspective d'indépendance formelle. Selon les analyses des historiens qui ont étudié ce document, seule la Gold Coast était jugée, à l'époque, capable d'accéder à l'autonomie en une génération ; pour la plupart des autres territoires, l'horizon en était beaucoup plus lointain, et l'indépendance pleine et entière n'était même pas formellement envisagée comme objectif immédiat. Le rapport témoigne ainsi, dans le même mouvement, d'une audace réformatrice réelle et des limites intrinsèques d'une pensée qui demeurait profondément paternaliste dans sa conception du rythme de l'émancipation africaine.
Cohen et Creech Jones partageaient une conviction centrale, héritée du bureau colonial de la Fabian Society fondé en 1940 : le système de l'indirect rule — gouvernement colonial par l'intermédiaire des chefs traditionnels, héritage de Lord Lugard — était un reliquat d'un « impérialisme réactionnaire » qu'il fallait surmonter. À sa place, le rapport préconisait une participation africaine directe et croissante aux affaires locales, par le renforcement des gouvernements locaux et la formation d'une élite éduquée capable de prendre en main, progressivement, les rênes du pouvoir. Ce projet de former des élites africaines aux grandes universités britanniques devait d'ailleurs trouver une illustration concrète dans l'action ultérieure de Cohen en Ouganda, où il favorisa l'accès d'étudiants comme Abu Mayanja — l'un des premiers secrétaires généraux du congrès national ougandais — à Cambridge.
La doctrine des quatre stades ne résista pas entièrement à l'accélération de l'histoire : la décolonisation se fit en réalité bien plus rapide et plus chaotique que Cohen ne l'avait prévu. La Gold Coast devint le Ghana indépendant de Nkrumah dès 1957 ; d'autres territoires accédèrent à la souveraineté dans les années suivantes, souvent avant que les conditions que le rapport jugeait nécessaires n'aient été réunies. Mais l'importance du document ne se mesure pas à l'exactitude de ses pronostics : elle se mesure au fait qu'il constitua, pour une décennie entière, le cadre de référence intellectuel à partir duquel la politique coloniale britannique en Afrique fut pensée et débattue. L'historien Robinson l'a qualifié de « proconsul du nationalisme africain » — formule quelque peu trompeuse, mais qui rend compte de la perception qu'avaient les contemporains d'un haut fonctionnaire qui, davantage que presque tout autre de son temps, mit la bureaucratie coloniale au service d'une transition vers le monde post-impérial.
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Chapitre 4 : Gouverneur de l'Ouganda (1952–1957) — Réformes, coopératives et crise du Kabaka
Fort de la doctrine qu'il avait lui-même contribué à forger, Andrew Cohen fut nommé gouverneur de l'Ouganda en 1952 — poste qu'il occupa jusqu'en 1957. Son mandat y fut, selon l'Université Makerere, l'un des plus réformateurs de toute la période précoloniale : il était précédé d'une réputation de libéral convaincu, bâtie sur ses années au Colonial Office, et il arriva à Kampala avec un programme de réformes constitutionnelles ambitieux. Il accrut la représentation ougandaise au Conseil législatif (Legco), œuvra au renforcement des gouvernements locaux, et chercha à jeter les bases d'une économie agricole moderne en développant le mouvement coopératif, notamment dans le secteur cotonnier, afin de permettre aux paysans ougandais de participer directement au commerce d'exportation plutôt que de rester cantonnés dans la production sous contrôle des intermédiaires asiatiques ou européens.
Son mandat ne fut cependant pas exempt de tensions graves, qui éclairent les contradictions insurmontables de sa position. En 1953, une crise politique d'envergure éclata lorsque le Lukiiko, parlement du Buganda, exigea l'indépendance de son royaume vis-à-vis du reste du protectorat. Le Kabaka Mutesa II — dit « Kabaka Freddie » — réclama que le Buganda fût rattaché au Foreign Office plutôt qu'au Colonial Office, signifiant par là sa volonté d'être traité non comme un sujet colonial mais comme un interlocuteur souverain. Le 30 novembre 1953, Cohen déposa le Kabaka et ordonna son exil à Londres. Cette décision, prise pour maintenir l'unité du protectorat contre les tendances séparatistes, se retourna immédiatement contre lui : Mutesa II devint un martyr aux yeux des Baganda, et le rejet de la politique cohénienne fut presque universel au sein de la population du Buganda.
Après deux années de résistance obstinée, Cohen fut contraint de réintégrer le Kabaka. Le retour de Mutesa II à Kampala, le 17 octobre 1955, s'accompagna de la signature de l'Accord de Buganda de 1955 — conclu le 18 octobre entre Cohen et le Kabaka — qui, tout en préservant les apparences d'une victoire britannique, représentait en réalité un succès éclatant pour les Baganda : le monarque obtint pour la première fois depuis 1889 le pouvoir d'appuyer et de révoquer ses propres chefs, et il se trouva, derrière la fiction d'une monarchie constitutionnelle, en position de peser effectivement sur la gouvernance du pays. En 1962, Mutesa II deviendrait le premier président de l'Ouganda indépendant.
Cette crise illustre avec acuité la condition de l'administrateur réformiste au sein d'un système qu'il ne contrôle pas entièrement. Cohen, profondément anti-raciste et traumatisé par la Shoah selon ses contemporains, s'était par ailleurs compromis quelques années auparavant sur la question de la Fédération de Rhodésie et du Nyassaland : convaincu que le nationalisme afrikaner radical d'Afrique du Sud constituait un danger plus grave que le paternalisme blanc de la Rhodésie du Sud, il avait accepté un arrangement qui sacrifiait une partie de ses idéaux anti-coloniaux à la raison d'État telle qu'il la concevait. Ces zones d'ombre font partie intégrante de son bilan : le réformateur se heurta aux limites d'un système qu'il servait tout en cherchant à le transformer.
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Chapitre 5 : Le livre de 1959 — *British Policy in Changing Africa*
À son retour d'Ouganda, après avoir représenté le Royaume-Uni au Conseil de tutelle des Nations unies de 1957 à 1961, Cohen ne se contenta pas de poursuivre sa carrière administrative : il consigna sa vision dans un livre. British Policy in Changing Africa, publié en 1959, constitue le seul ouvrage qu'il ait signé de son nom, et c'est un document de premier ordre pour qui cherche à comprendre à la fois l'homme et l'époque. Ce n'est pas un mémoire au sens ordinaire du terme, ni un pamphlet politique ; c'est une tentative, intellectuellement honnête pour son temps, de fonder en théorie la politique qu'il avait contribué à forger en pratique depuis 1947.
L'ouvrage expose la philosophie cohénienne du gouvernement colonial : le rejet de l'indirect rule comme système fondé sur la préservation artificielle de structures traditionnelles incompatibles avec la modernisation ; la conviction que seule la participation directe des Africains aux institutions de gouvernement pouvait préparer une transition ordonnée ; et l'idée, centrale dans sa pensée, que la formation d'élites éduquées capables d'assumer les responsabilités du pouvoir était la condition sine qua non de toute indépendance viable. Cohen y articulait également sa vision de la coopération entre nations souveraines après l'indépendance — anticipant, en quelque sorte, les préoccupations qui allaient devenir les siennes au ministère du développement d'outre-mer.
Ce livre lui valut une reconnaissance intellectuelle que sa carrière administrative, par nature discrète, ne lui avait pas toujours assurée. Il fut lu et commenté dans les milieux universitaires et politiques britanniques qui réfléchissaient à l'avenir de l'Afrique, et il demeure aujourd'hui une source historiographique de première importance pour les chercheurs qui étudient la pensée coloniale britannique de l'après-guerre. Dans l'économie générale de la vie de Cohen, ce livre occupe une place particulière : il est le seul moment où le fonctionnaire se fit auteur, où l'architecte sortit des archives pour signer publiquement une vision du monde. À cet égard, il prolonge une tradition juive qui honore l'écrit comme acte de transmission, la mise en forme de la pensée comme responsabilité intellectuelle envers la communauté des lecteurs.
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Chapitre 6 : L'artisan du développement — Le *Overseas Development Ministry* (1961–1968)
Après sa mission à l'ONU, Andrew Cohen se vit confier dès 1961 une responsabilité nouvelle, liée à la création d'un ministère spécialement dédié à l'aide au développement. Lorsque le gouvernement travailliste de Harold Wilson officialisa pleinement le Overseas Development Ministry en 1964, Cohen en fut le premier secrétaire permanent — le plus haut fonctionnaire, celui qui assure la continuité de l'institution au-delà des changements politiques. Cette nomination couronnait une carrière tout entière tournée vers la transition d'un ordre impérial vers un monde de nations souveraines liées par la solidarité et l'aide mutuelle.
Ce chapitre de sa vie exprime avec force une valeur cardinale du judaïsme : la tsedaka, non pas simple charité mais justice distributive, obligation de soutenir le plus démuni afin qu'il retrouve son autonomie. En consacrant les dernières années de sa carrière à structurer l'aide au développement, Cohen traduisit dans les institutions de l'État moderne cette éthique de la responsabilité envers le vulnérable. La forme la plus haute de la tsedaka, selon la hiérarchie établie par Maïmonide dans le Mishné Torah, consiste précisément à rendre l'autre capable de subvenir à ses propres besoins — idéal qui rejoint la philosophie du développement que Cohen s'efforça d'incarner. Le Rapport de 1947 avait posé le cadre théorique d'une émancipation graduelle ; le livre de 1959 en avait fourni la justification doctrinale ; le ministère du développement de 1964 en constituait, en quelque sorte, la concrétisation institutionnelle pour les nations désormais indépendantes mais encore fragiles.
Cohen mourut en fonction le 17 juin 1968, à Londres, à l'âge de cinquante-huit ans, usé par une carrière d'une intensité rare et peut-être par les contradictions que tout réformateur de bonne volonté doit supporter à l'intérieur d'un appareil qui excède ses seules intentions. Il n'eut pas le temps de voir les fruits de l'institution qu'il avait contribué à bâtir. Ses distinctions honorifiques — KCMG (Knight Commander of the Order of St Michael and St George), KCVO (Knight Commander of the Royal Victorian Order) et OBE (Officer of the Order of the British Empire) — traduisent, dans le langage des honneurs britanniques, la reconnaissance d'une carrière qui avait profondément marqué les institutions de l'Empire puis du Commonwealth naissant. Elles n'épuisent pas, pour autant, la signification de cette vie.
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Chapitre 7 : Cohen parmi les noms de la pensée juive — Patronyme, vocation et mémoire
Le patronyme Cohen ne se limite pas, dans la mémoire juive, aux figures du service public : il est aussi l'un des grands noms de la philosophie juive moderne. Hermann Cohen (1842–1918), fondateur de l'école néokantienne de Marbourg, en offre l'illustration majeure. Son œuvre posthume, Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, entreprit de dégager du judaïsme une religion de la raison, fondée sur l'idée d'un Dieu unique garant de la moralité et sur la corrélation entre Dieu et l'homme [H. Cohen, 1919 ; H. Cohen, éd. française 1994]. Le débat qui le confronta à Franz Rosenzweig sur l'avenir de la pensée juive allemande demeure l'un des moments décisifs de la philosophie religieuse du XXe siècle [Bienenstock, 2009].
Aucune filiation directe n'est établie entre le philosophe de Marbourg et le gouverneur de l'Ouganda ; il serait malhonnête d'en suggérer une. Mais le rapprochement n'est pas gratuit : il éclaire ce que le nom Cohen a porté de plus élevé dans la pensée éthique moderne. Chez Hermann Cohen, la religion se résout en éthique de la responsabilité universelle, et le prochain — y compris l'étranger — devient le lieu même de la révélation morale. Or c'est exactement cette éthique-là qu'Andrew Cohen mit en actes dans l'administration coloniale et dans l'aide au développement, et qu'il avait articulée, dès 1947, dans le rapport qui portait son nom.
Dans le monde séfarade et nord-africain, d'autres lignées portant la même consonance sacerdotale — les Ankawa, les Encaoua — ont donné à la judaïté marocaine et algérienne des figures rabbiniques de premier plan, illustrant comment la vocation du kohen s'est diversement traduite selon les contextes diasporiques : savoir talmudique et autorité halakhique d'un côté, service de l'État et pensée du développement de l'autre. Ces familles ne partagent avec la branche londonienne aucun lien de sang établi ; elles éclairent par contraste ce que la vocation sacerdotale a signifié à travers les continents. Le patronyme Cohen, décliné en d'innombrables variantes — Cohen, Kohen, Kahn, Cahen, Cohn —, traverse toutes les diasporas et demeure, partout, chargé d'une même mémoire : celle d'Aaron, frère de Moïse, dépositaire d'une fonction de bénédiction, de sanctification et de service. Les travaux de Joseph Toledano sur les noms de famille juifs rappellent combien ce patronyme, dans le monde nord-africain, se rattache tantôt à des lignées effectivement conscientes de leur ascendance sacerdotale, tantôt à des familles pour lesquelles le patronyme s'est fixé par d'autres voies, sans que la continuité prêtre puisse toujours être démontrée [Toledano, 2003 ; Toledano, 1999]. Cette prudence vaut pour la branche londonienne : rien, dans l'état documentaire de la lignée d'Andrew Cohen, ne permet d'affirmer une filiation ininterrompue avec la caste aaronide. En revanche, la charge symbolique du nom éclaire une constante que les chapitres précédents ont vérifiée sur pièces : la propension au service public, à la médiation et à la responsabilité collective.
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Les grandes figures
Levy Barent Cohen (vers 1740–1808). En hébreu : לוי ברנד כהן. Marchand et notable juif d'origine hollandaise établi à Londres, Levy Barent Cohen constitue la souche documentée de la lignée anglaise dont est issu Sir Andrew Benjamin Cohen. Figure respectée de la communauté juive londonienne à la charnière du XVIIIe et du XIXe siècle, il fut lié, par ses descendants, aux grandes familles de l'aristocratie juive britannique victorienne, dont les Montefiore. Son réseau d'alliances familiales dessina le socle d'une bourgeoisie juive anglaise acculturée qui allait, en deux générations, accéder aux postes les plus élevés de la vie publique britannique.
Sir Andrew Benjamin Cohen (1909–1968). Figure centrale de ce livre. Né à Berkhamsted le 7 octobre 1909, mort à Londres le 17 juin 1968. Formé à Malvern College puis à Trinity College, Cambridge, il entra au Colonial Office après un passage à l'Inland Revenue, organisa le ravitaillement de Malte durant la Seconde Guerre mondiale, rédigea en 1947 le Rapport Cohen sur l'avance constitutionnelle en Afrique, fut gouverneur de l'Ouganda de 1952 à 1957, représenta le Royaume-Uni au Conseil de tutelle des Nations unies de 1957 à 1961, publia en 1959 British Policy in Changing Africa, et assuma de 1961 à sa mort en 1968 la direction de ce qui devint le ministère du développement outre-mer. Anobli KCMG, KCVO et OBE, il laissa dans les archives coloniales britanniques et dans l'histoire institutionnelle de la décolonisation une empreinte documentée et substantielle.
Ruth Louisa Cohen (1906–1991). Sœur de Sir Andrew Benjamin Cohen, économiste britannique spécialisée en économie agricole, elle fut la première femme à diriger un collège de l'Université de Cambridge : Newnham College, dont elle assuma la direction de 1954 à 1972. Ses travaux d'économie rurale firent autorité dans les milieux académiques britanniques. Elle illustre, dans le domaine universitaire, la même rupture symbolique des plafonds institutionnels que son frère tenta d'opérer dans l'administration coloniale : deux enfants de la même famille juive anglaise, deux pionniers, chacun dans son champ.
Arthur Creech Jones (1891–1964). Non juif, mais partenaire intellectuel indispensable à la compréhension du Rapport Cohen de 1947. Secrétaire d'État aux Colonies de 1946 à 1950, figure de la gauche fabienne, fondateur et animateur du bureau colonial de la Fabian Society en 1940, il fut le principal commanditaire et promoteur politique du rapport que Cohen rédigea. Sa conviction que l'indirect rule devait être dépassée rejoignait celle de Cohen, et c'est du duo qu'ils formèrent que naquit le document fondateur de la politique de décolonisation britannique en Afrique.
Mutesa II, Kabaka du Buganda (1924–1969). Édouard Mutesa II, dit « Kabaka Freddie », roi du Buganda. Sa relation avec Andrew Cohen fut l'un des épisodes les plus dramatiques du mandat ougandais : exilé à Londres par décision du gouverneur en novembre 1953, il fut réintégré en octobre 1955 après que la résistance baganda eut contraint Cohen à négocier l'Accord de Buganda de 1955. Il devint le premier président de l'Ouganda indépendant en 1962 et mourut en exil à Londres en 1969. Sa figure, en miroir de celle de Cohen, incarne les limites et les contradictions du réformisme colonial : l'administrateur qui se voulait émancipateur fut aussi, un temps, l'exileur d'un roi.
Abu Mayanja (vers 1929–2005). Étudiant ougandais que Cohen favorisa dans son accès à Cambridge, Abu Mayanja fut l'un des premiers secrétaires généraux du congrès national ougandais, parti fondé en 1952. Figure de la génération formée entre deux mondes — la tradition baganda et l'université britannique —, il illustre concrètement la philosophie de Cohen : former des élites africaines capables d'assumer les responsabilités du pouvoir était, pour le gouverneur, la condition sine qua non de toute indépendance viable. Son parcours donne chair à une conviction qui, sans lui, resterait abstraite.
Hermann Cohen (1842–1918). En hébreu : הֶרְמַן כֹּהֵן. Philosophe juif allemand, né à Coswig (Anhalt), mort à Berlin. Fondateur de l'École néokantienne de Marbourg, il est l'auteur de Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, œuvre publiée à titre posthume en 1919, qui tente de fonder une éthique universelle à partir des sources du judaïsme. Bien qu'aucune parenté généalogique ne le relie à la branche londonienne, son nom éclaire ce que le patronyme Cohen a porté de plus élevé dans la pensée éthique moderne : l'idée que la rencontre avec l'étranger est le lieu même de la révélation morale, écho philosophique à l'action d'Andrew Cohen dans l'arène publique.
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Conclusion
De la souche marchande de Levy Barent Cohen, établi à Londres au tournant du XIXe siècle, jusqu'à la mort en fonction de Sir Andrew Benjamin Cohen en 1968, la lignée que retrace ce livre aura traversé deux siècles d'histoire britannique et mondiale en y laissant une marque documentée et substantielle. Ce que cette famille aura, entre toutes les vertus, le mieux exprimé, c'est le souci de la justice envers l'autre et l'étranger, prolongé en une éthique de la responsabilité publique. Le kohen, dans la tradition, se tenait entre le peuple et l'autel pour transmettre la bénédiction ; Andrew Cohen, auteur d'un rapport administratif visionnaire en 1947, gouverneur réformateur de l'Ouganda, auteur en 1959 de British Policy in Changing Africa, puis premier dirigeant du ministère du développement, se tint entre les puissances et les peuples administrés pour préparer leur émancipation et organiser la solidarité entre les nations.
Le Rapport de 1947 demeure la pièce maîtresse du dossier : il révèle qu'avant d'être un administrateur de terrain, Cohen fut un architecte de la pensée politique coloniale. Sa doctrine des quatre stades de l'avance constitutionnelle, son rejet de l'indirect rule comme impérialisme réactionnaire, sa conviction que des élites africaines formées aux meilleures universités devaient prendre en main les destinées de leurs peuples — tout cela dessina, dès 1947, un horizon que l'histoire allait partiellement confirmer et partiellement démentir. La décolonisation se fit en réalité plus brutale, plus rapide et plus chaotique que Cohen ne l'avait envisagé, et ses propres compromis — sur la Rhodésie, sur le Kabaka — témoignent que le réformateur ne fut pas exempt des contradictions du système qu'il servait.
Cette vertu ne fut pas sans ombres : l'honnêteté historique commande de le reconnaître. Mais l'orientation de fond demeure, elle, constante. Cohen fut, selon le mot resté célèbre de l'historien Robinson, un « proconsul du nationalisme africain » — formule ambivalente, qui dit à la fois la limite du personnage (un proconsul reste un délégué de l'Empire) et son originalité (en faire le soutien du nationalisme, c'est renverser la logique attendue du fonctionnaire colonial). Héritier lointain d'une minorité longtemps exilée et sujette, descendant documenté de Levy Barent Cohen, il mit son autorité au service de la dignité d'autrui. En cela, sans qu'aucune filiation continue avec la caste aaronide puisse être démontrée, la maison Cohen rejoint la mémoire collective d'Israël — cette longue lignée qui, du sacerdoce antique à l'éthique d'Hermann Cohen et à la tsedaka maïmonidienne, a fait du soin porté à l'étranger la mesure même de la justice. Le nom, ici, n'aura pas menti à sa vocation.
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