Zakhor — la mémoire de votre lignée
Le Grand Livre des Pinto
פינטו
Établi le 3 juillet 2026 · zakhor.ai
Introduction
Peu de noms portent, dans la mémoire du judaïsme séfarade, une charge aussi double que celui de Pinto. Il désigne tout ensemble une grande lignée savante — donneuse de rabbins, de décisionnaires et de kabbalistes dont les œuvres furent imprimées de Venise à Amsterdam — et une dynastie de tsadikim vénérés, autour desquels s'est tissée, au Maroc surtout, une intense dévotion populaire. Dire « Pinto », c'est convoquer d'un même souffle l'étude patiente du Talmud et le récit du prodige, la bibliothèque et le pèlerinage.
La tradition familiale rapporte que la maison portait d'abord le nom de « Gaon », qu'elle rattachait au lointain Rav Sherira Gaon, et qu'elle prit celui de sa ville d'Espagne, Pinto, au moment de l'expulsion de 1492. De cette racine ibérique part un arc géographique qui épouse presque toute la carte de la dispersion séfarade. Une branche orientale gagne l'Empire ottoman et la Terre sainte : là s'élève, entre Damas et Safed, la figure du Rif, Rabbi Yoshiyahou Pinto (1565-1648), dans l'orbite de l'Arizal et de son maître Rabbi Haïm Vital. Une branche occidentale, celle des « de Pinto » d'Amsterdam, de Bordeaux et de La Haye, s'illustre parmi les marranes revenus au judaïsme et dans la vie intellectuelle de l'Occident. Une branche marocaine, enfin, s'implante à Agadir puis à Mogador (Essaouira), où Rabbi Haïm Pinto le Grand devient le tsadik d'une lignée de « faiseurs de prodiges ».
De ce triple essaimage procède la diaspora contemporaine — Israël, France, Amériques — où les institutions animées par les rabbins Pinto perpétuent le nom et sa mémoire.
Ce livre suit ce fil en distinguant, comme l'exige l'honnêteté, ce que l'histoire établit — dates, lieux, œuvres, fonctions — de ce que la mémoire vénère : les récits de sainteté, transmis comme tels.
Chapitre 1 — Le nom Pinto : des origines ibériques à la dispersion
Le nom Pinto est d'abord un nom de lieu. Il renvoie à la petite ville de Pinto, en Castille, aux portes de Madrid, dont la famille aurait tiré son patronyme. Selon la tradition rapportée par ses chroniqueurs, la maison portait auparavant le nom de « Gaon », qu'une mémoire ancienne rattachait au gaon de Babylone Rav Sherira ; ce ne serait qu'à l'heure de l'exil qu'elle aurait adopté, comme nom de famille, celui de la localité où elle avait vécu.
Ce changement, la tradition le lie à l'événement fondateur de tout le judaïsme séfarade : l'expulsion des Juifs d'Espagne, décrétée en 1492. Reprendre le nom d'une ville aurait alors permis, dit-on, de se fondre dans le paysage et d'échapper à la vigilance de l'Inquisition. Comme des dizaines de milliers d'exilés, les Pinto passent d'abord au Portugal voisin ; mais le refuge est bref, le royaume expulsant à son tour ses Juifs quelques années plus tard (1496-1497). Les récits familiaux conduisent alors une partie de la maison jusqu'en Italie, dans les États pontificaux, à Ancône, dont le pouvoir romain avait un temps ouvert les portes aux réfugiés.
De cette double expulsion naît la dispersion du nom. Il essaime dans toutes les directions de l'exil séfarade : vers le Maroc, l'Empire ottoman et la Terre sainte, comme vers l'Italie, les Pays-Bas et la France. Rabbi Yossef Pinto, l'ancêtre dont la source garde le souvenir le plus ancien, quitte le Portugal en 1497 pour s'établir à Damas, où affluaient les Juifs fuyant l'Inquisition ; il y fera fortune tout en demeurant réputé pour sa charité. D'autres porteront le nom à Amsterdam, à Bordeaux, à Lisbonne, plus tard jusqu'à New York.
Ainsi, avant même d'être celui d'une lignée de savants et de saints, Pinto est le nom d'une mémoire : celui d'un lieu perdu que des exilés ont choisi de porter, faisant d'un toponyme castillan le sceau discret d'une fidélité.
Chapitre 2 — Rabbi Yoshiyahou Pinto, le Rif : la branche orientale
La branche orientale de la famille plonge ses racines dans l'exil ibérique. La tradition place à sa souche deux frères, Rabbi Shlomo Pinto — « le premier », dont on rapporte qu'il monta sur le bûcher al kiddouch Hachem — et Rabbi Yossef Pinto, tenus pour les fondateurs de la dynastie. Le plus ancien jalon daté est Rabbi Yossef Pinto, qui quitte le Portugal en 1497 et s'établit à Damas, alors refuge des Juifs fuyant l'Inquisition ; riche négociant et homme de charité (tsedaka et gemilout hassadim), il est présenté par la source comme l'aïeul du Rif et veilla à ce que les siens pussent se consacrer tout entiers à l'étude.
Rabbi Yoshiyahou (Josias) Pinto, désigné par l'acronyme ha-Rif, naît en 1565 — la même année, note la source, que le Maharsha — et meurt à Damas en Adar 5408 (1648). Gaon en halakha et en aggada, prédicateur et auteur, il fut rabbin de Damas, avec des séjours à Alep et à Safed. Par sa mère, il était le neveu de Rabbi Haïm Vital ; la source le dit aussi arrière-petit-fils de Don Isaac Abravanel, rattachant la lignée à la noblesse séfarade d'Espagne.
Élève de Rabbi Yaacov Aboulafia, il reçut de lui la semikha à Safed en 1617, lors de la tentative de rétablissement de l'ordination ; Aboulafia, rapporte-t-on, n'ordonna que deux disciples : son propre fils et le Rif. Il succéda à Rabbi Haïm Vital comme rabbin de Damas. Parti en 1625 pour s'établir à Safed, il regagna Damas après la mort de son fils l'année suivante.
Son œuvre est considérable. Son commentaire des aggadot du Talmud réunies dans le Ein Yaakov, le Maor Einayim (Venise, 1643), fit sa renommée. Ses autres livres portent tous le mot Kessef (« argent ») — non par attachement aux biens, précise-t-il, mais par allusion au verbe
Chapitre 3 — Les de Pinto d'Occident : Amsterdam, Bordeaux et La Haye
À l'autre extrémité de la diaspora séfarade, une branche portugaise de la famille — toujours nommée de Pinto ou di Pinto — s'établit dans les grandes communautés de l'Occident marrane. Les foyers d'Amsterdam, de La Haye et de Bordeaux furent largement peuplés de « nouveaux-chrétiens » revenus ouvertement au judaïsme après avoir fui la péninsule Ibérique ; les monographies rattachent les Pinto de Hollande à la dispersion de la famille, un ancêtre, Rabbi Réouven Pinto, étant fixé à Lisbonne.
À Amsterdam, les Pinto comptent parmi les notables (gvirim) et les mécènes de la Torah. En 1673, trois frères — Rabbi Itzhak, Rabbi Yaacov et Rabbi Moché di Pinto — invitèrent le grand rabbin Yaacov Sasportas, célèbre pourfendeur du sabbataïsme, à diriger le beit midrash installé dans leur maison, où étudiaient douze des meilleurs élèves de la ville ; leurs fils, Rabbi Yossef et Rabbi David, en poursuivirent l'œuvre. En 1702, la famille dota Amsterdam d'une synagogue propre. Sasportas atteste lui-même cette hospitalité savante dans son recueil de responsa Ohel Yaakov.
La branche donna aussi des figures marquantes de la vie intellectuelle et civique. À Bordeaux, Isaac de Pinto publia en 1762 son Apologie pour la nation juive, réponse argumentée aux propos antijuifs de Voltaire — lequel répliqua n'avoir pas entendu diffamer les Juifs comme peuple. Aux Pays-Bas, Rabbi Avraham de Pinto (1819-1878), docteur en droit, procureur de l'État et, vingt ans durant, conseiller municipal d'Amsterdam, fut à la tête de la communauté séfarade néerlandaise. Au-delà de l'Atlantique, un Isaac Pinto, de la communauté Shearith Israel de New York, fit paraître en 1766 la première traduction anglaise des prières séfarades — premier livre de prières imprimé dans cette ville.
Chapitre 4 — L'implantation au Maroc : Agadir et Mogador
C'est au cours du XVIIIᵉ siècle que la famille Pinto prend racine au Maroc. Selon les monographies, la branche marocaine touche d'abord terre à Tanger, puis gagne Marrakech, où elle commence à se faire un nom parmi les kabbalistes du Sud. Mais le rameau dont sortira la dynastie des tsadikim de Mogador emprunte une autre voie. Rabbi Chlomo Pinto, venu de Terre d'Israël après avoir étudié en Italie, à la yeshiva de Reggio, dans l'intimité du Ramhal, quitte l'Europe sur l'invitation de son ami Rabbi Khalifa ben Malka, notable de Tétouan ; il épouse la sœur de celui-ci, la Rabbanit Simha, et s'établit à ses côtés à Agadir. Négociant autant qu'érudit, associé au commerce maritime de son beau-frère, il y prospère au point que le quartier du port aurait été surnommé « Ponti », déformation de Pinto. On ignore les dates exactes de cette installation, que la tradition place dans la vieillesse du père.
La fermeture du port d'Agadir et la crise qui l'accompagne poussent la famille à émigrer vers Mogador — Essaouira —, qui deviendra le véritable berceau marocain de la lignée : le jeune Haïm Pinto, né à Agadir, y grandira, et la ville gardera son tombeau et sa mémoire.
Les Pinto s'inscrivent alors dans un milieu d'une rare densité savante. Quelques années plus tôt, Rabbi Haïm ben Attar — le saint « Or ha-Haïm » —, ayant quitté Salé à la suite d'un différend avec son neveu, avait séjourné près de deux ans, reclus dans une chambre isolée d'une maison de Mogador, hébergé par le notable Rabbi Meïr Pinto, vice-consul de France, dont la sœur avait épousé le commentateur ; de là il monta à Jérusalem en 1742. La tradition rapporte qu'une même chambre, emplie de sainteté, vit ensuite les tsadikim Pinto naître et s'y isoler pour l'étude, de génération en génération. Par sa mère, la Rabbanit Simha, la lignée s'alliait justement aux Ben Attar.
Autour d'eux rayonnaient les grandes maisons d'étude du Maroc. Les da Avila de Salé et de Rabat, d'abord : Rabbi Shmuel da Avila, auteur du Ozen Shmuel et beau-frère de l'Or ha-Haïm, puis son fils Rabbi Eliezer da Avila — le « Rav Ada » —, génie talmudique dont les décisions du Magen Giborim firent longtemps autorité. Les Elmaleh ensuite, dont Rabbi Yosef Elmaleh, le « Tokpo shel Yosef », av beit din de Rabat et de Gibraltar, et leurs descendants fixés à Mogador. La famille Coriat, qui donnera un disciple à Rabbi Haïm Pinto. Et, au premier rang, Rabbi Khalifa ben Malka, le « Rakhbam » : rabbin, kabbaliste et poète — auteur du Kaf ve-Naki et du Kol Zimra —, négociant en relations avec la Hollande, l'Angleterre et le Portugal, lui-même issu des Ben Attar. C'est dans cette constellation de familles liées par le savoir, la kabbale et le mariage que les Pinto s'enracinèrent, avant de s'y distinguer à leur tour.
Chapitre 5 — Rabbi Haïm Pinto HaGadol, le tsadik de Mogador
Au cœur de la mémoire séfarade marocaine se dresse la figure de Rabbi Haïm Pinto HaGadol — « le Grand », que l'on nomme aussi « l'Ancien » (le Har"h). La tradition rapporte qu'il naquit le jour même de la disparition de Rabbi Haïm ben Attar, le saint Or ha-Haïm, et qu'on lui donna pour cette raison le nom de Haïm ; les sources situent l'événement vers 1743, une autre indiquant l'année 1749. Fils de Rabbi Chlomo Pinto, il eut pour parrain (sandak) son oncle Rabbi Khalifa ben Malka, auprès duquel, avec son père, il fut élevé douze années durant. On le dit né à Agadir, encore qu'une version, appuyée sur un document, le fasse naître à Barcelone.
Après l'exil de la famille à Mogador (Essaouira), le jeune homme fut recueilli et confié par son parent, le notable Meïr Pinto, à la yeshiva de Rabbi Yaacov Bibas. À la mort de ce maître, en 1769, la communauté remit à Rabbi Haïm la charge de dayan : il devint av beit din de Mogador, siégeant aux côtés de son ami et associé Rabbi David ben Hazan et de Rabbi Coriat — leurs trois initiales, dit-on, formant le mot « Ehad », l'Un. Il forma de nombreux disciples, parmi lesquels Rabbi Abraham Coriat et Rabbi David Zagouri, et employait le scribe Rabbi Shlomo Azoulay. Son épouse était la Rabbanit Simha ; il eut plusieurs fils — dont Rabbi Yehouda, dit « Rabbi Hadan », qui lui succéda — et une fille, Mazal.
Sa stature déborda vite les murs de la seule communauté juive : la tradition le dit vénéré des Juifs comme des musulmans. Il enseignait sans relâche le mérite de la charité, au point que l'on prit l'habitude de garder dans chaque foyer de la ville une tirelire dite « caisse de Rabbi Haïm Pinto ». De son œuvre écrite — halakha, aggada, kabbale —, presque tout s'est perdu faute d'impression ; ne subsistent que quelques responsa cités par d'autres et des piyyoutim, tel « Ham libi be-kirbi ».
Sa réputation de sainteté est immense, et il faut la recevoir pour ce qu'elle est : une mémoire vivante. Les récits de sainteté le dépeignent en « faiseur de prodiges » — sonnant du shofar et récitant les treize attributs pour détourner de Mogador sauterelles, sécheresses et invasions, ou façonnant, dit-on, un golem d'argile pour protéger les Juifs de la ville, avant de le défaire, jugeant qu'il valait mieux s'en remettre au Créateur qu'à une créature de main d'homme. Ces prodiges relèvent du récit traditionnel, non du fait établi ; la ferveur qu'ils portent, elle, est bien réelle. Annonçant sa fin, Rabbi Haïm parla cinq jours durant à ses disciples et rendit l'âme le 26 Eloul (1845), ayant ordonné qu'aucune stèle élogieuse ne fût dressée, mais son seul nom. Son siège est conservé à Essaouira, et son tombeau, au vieux cimetière, demeure jusqu'à ce jour un lieu de pèlerinage — la hiloula du 26 Eloul en perpétue le souvenir.
Chapitre 6 — La dynastie des tsadikim de Mogador
Lorsque Rabbi Haïm Pinto HaGadol s'éteignit à Mogador le 26 Eloul 5605 (1845), à quatre-vingt-seize ans et après plus de soixante-dix ans à la tête du tribunal rabbinique, il laissa quatre fils — Yehouda, Yossef, Yashia et Yaacov. Avec eux, la communauté allait tenir pour héréditaire non un trône dynastique, mais la transmission, de génération en génération, d'une même réputation de savoir et de sainteté.
L'aîné, Rabbi Yehouda, que tous appelaient « Rabbi Hadan », succéda à son père. Grand en Torah et en kabbale, homme de conseil et polyglotte — il maîtrisait l'anglais, le français et l'espagnol —, il fut consulté par des dignitaires et des représentants étrangers par l'entremise des consulats qu'abritait Mogador. Des archives marocaines rapportent qu'il aurait été consulté par le Premier ministre Benjamin Disraeli et reçu en Angleterre par la reine Victoria — tradition plus que fait établi. Homme de grande charité, il pourvoyait au talit, aux tefillin, aux vêtements neufs et au mariage des fils de pauvres. Il mourut le 15 Av 5641 (1881) et fut enterré près de son père, au vieux cimetière de Mogador.
Son fils, Rabbi Haïm Pinto — dit « le Petit » (ha-Katan) ou « le Second », pour le distinguer de son illustre aïeul — porta le centre de son activité de Mogador à Casablanca, où la communauté lui acquit un logement. Il vivait dans une simplicité extrême, vêtu comme un pauvre et parmi les pauvres, ne revêtant l'habit d'honneur que pour Chabbat et les fêtes, répétant sans cesse : « prenez garde aux fils des pauvres ». Ayant perdu la vue en fin de vie, il conserva, selon la tradition, une acuité de perception qui lui valut le surnom de « Prophète » (ha-Navi). Il mourut à Casablanca, terrassé durant la prière du matin, revêtu du talit et des tefillin ; à ses funérailles, les commerces fermèrent, y compris ceux de musulmans.
Vint ensuite Rabbi Moshé Aharon Pinto, nommé par son père en mémoire d'Aaron le Prêtre et de Moïse. Il vécut reclus à Mogador quarante années durant, vouées à la prière et à l'étude, afin — selon la tradition familiale — de veiller sur la maison de son aïeul le Har"h et d'y maintenir les prières quotidiennes tandis que la ville se vidait de ses Juifs. Après la création de l'État d'Israël, il monta en Terre sainte et s'établit à Ashdod, où il fonda un vaste ensemble d'étude — beit midrash, synagogue, mikvé, yeshiva — et fit essaimer des maisons de Torah en Angleterre, à Lyon, à Paris (confiée à son fils David) et en Californie (confiée à son fils Yaacov). Il mourut le 5 Eloul 5745 (1985). Par ses fils, dont Rabbi David Pinto et le Rabbi Haïm Pinto d'aujourd'hui, la charge et la mémoire des tsadikim de Mogador se sont transmises jusqu'à nos jours.
Chapitre 7 — Sainteté, prodiges et pèlerinage
De génération en génération, la tradition a désigné les rabbins de la maison Pinto comme des baalei mofet — « faiseurs de prodiges » — et des meloumadim be-nissim, « versés dans les miracles ». Il faut entendre ces mots pour ce qu'ils sont : non le compte rendu d'événements vérifiables, mais une mémoire de sainteté, transmise oralement puis recueillie par les monographies familiales, où la dévotion d'un peuple a déposé son espérance. Les récits de mofet — guérisons, sécheresses rompues, dangers écartés, songes annonciateurs — forment un genre à part entière, que l'on rapporte en croyant et non en témoin.
Fait remarquable, la tradition elle-même met en garde contre l'idolâtrie du miracle. Les fidèles racontent que Rabbi Haïm Pinto le Second enseignait à ceux qu'il bénissait et qui recouvraient la santé de rendre grâce non à lui, mais au Créateur : ses bénédictions, disait-il, n'agissaient qu'en vertu des mérites du malade et de ceux des saints ancêtres qu'il évoquait dans ses prières. La sainteté, dans ces récits, n'est jamais un pouvoir personnel ; elle est intercession, chaîne de mérites remontant aux aïeux.
C'est pourquoi la vénération s'est concentrée sur les tombeaux. Au vieux cimetière de Mogador, où reposent Rabbi Haïm Pinto le Grand, Rabbi Hadan et les leurs — le Grand ayant, dit-on, interdit toute stèle élogieuse et voulu qu'on n'y gravât que son nom —, les Juifs venaient prier, déposer leurs suppliques et allumer des lumières. La tradition rapporte qu'un orfèvre aveugle depuis dix ans y recouvra la vue à force de Psaumes, et revint chaque année honorer la tombe ; on raconte aussi que, dans chaque foyer juif de la ville, une tirelire de charité — la « caisse de Rabbi Haïm Pinto » — perpétuait son souvenir et son enseignement du mérite de la tsedaka.
La hiloula du 26 Eloul, anniversaire de la disparition du Grand, devint le foyer de cette dévotion. Après le départ des Juifs du Maroc, elle se transporta jusqu'en Israël, à Ashdod, où la famille avait établi son siège. Les fidèles racontent qu'à la première hiloula de Rabbi Moshé Aharon Pinto, une eau jaillit de sa tombe à l'endroit de son nom gravé et se tarit dès que la foule y trempa les mains ; d'autres rapportent des guérisons obtenues lors de ces rassemblements. Énoncés comme tels — mémoire et croyance, non chronique —, ces récits disent la ferveur d'une communauté pour qui les Pinto demeurent, selon la formule répétée, de ceux dont « les justes, même dans la mort, sont appelés vivants ».
Chapitre 8 — La dynastie contemporaine et la diaspora mondiale
La création de l'État d'Israël bouleverse la géographie de la famille. À Mogador (Essaouira), qui se vide peu à peu de ses Juifs, Rabbi Moshé Aharon Pinto — fils de Rabbi Haïm Pinto le Second — demeure d'abord seul gardien de la maison de ses aïeux, y maintenant les prières quotidiennes pour préserver le foyer du Har"h. Après quelques années passées à Casablanca, il monte à son tour en Israël, dans les années 1960, et s'établit à Ashdod. Là, il pose la première pierre d'un vaste ensemble d'étude et de prière — beit midrash, synagogue, mikvé, yeshiva — qui deviendra le cœur israélien de la dynastie. Sa devise, « letaken olam be-malkhout Shaddaï », résume une transmission tournée vers le monde. Il meurt à Ashdod en 1985.
De son vivant déjà, Rabbi Moshé Aharon essaime au-delà d'Israël : il fonde ou fait fonder des yeshivot en Angleterre, à Lyon (avec un mikvé), à Paris — confiée à son fils Rabbi David Pinto — et en Californie, confiée à son autre fils, Rabbi Yaacov Pinto. En une génération, la lignée marocaine se déploie ainsi sur trois continents.
Aujourd'hui, deux fils perpétuent l'œuvre. Rabbi David Pinto dirige depuis Paris la yeshiva Pinto, cœur d'un réseau d'enseignement en France. Son frère, Rabbi Haïm Pinto (shlita) — gendre de Rabbi Meïr Abou'hatséra, fils du Baba Sali —, dirige à Ashdod les institutions Otzrot Haïm – Yismah Moshe, placées sous le nom des tsadikim Haïm Pinto et Moshé Aharon Pinto : synagogues, la yeshiva Divrei Edmond Safra (inaugurée en 1991 et portant le nom du philanthrope alépin Edmond Safra, l'un de ses grands mécènes) et l'école de filles Neot Esther. Grand rabbin de Kiryat Malachi, il y a fait transférer du Maroc, avant que le cimetière ne soit rasé, les ossements de quatre tsadikim de la famille, et organise les hilloulot des rabbins Pinto en Israël comme au Maroc. Une dynastie désormais éclatée entre Israël, la France et les Amériques n'a, en cela, rien perdu de son unité.
Conclusion
D'une bourgade castillane proche de Madrid jusqu'aux yeshivot d'Ashdod, de Paris et de Californie, le nom Pinto aura traversé plus de cinq siècles sans jamais rompre le fil qui l'anime : l'alliance du savoir et de la sainteté. La famille en offre une image presque exemplaire de la transmission séfarade et marocaine. Le savoir, d'abord : le Rif de Damas et son commentaire du Ein Yaakov, les décisionnaires d'Alep et de Marrakech, les kabbalistes de la « confrérie des lions », les lettrés et apologistes de l'Occident marrane — Amsterdam, Bordeaux, La Haye, New York. La sainteté, ensuite : la lignée des tsadikim de Mogador, de Rabbi Haïm Pinto le Grand à Rabbi Moshé Aharon, dont les tombeaux et les hilloulot demeurent, pour tant de fidèles, des foyers de mémoire vivante.
Ce qui frappe, au terme de ce parcours, c'est l'unité d'une famille pourtant éclatée sur trois continents. Chassés d'Espagne, dispersés entre l'Orient ottoman, l'Europe et le Maghreb, puis rassemblés par l'aliyah et la diaspora contemporaine, les Pinto semblent avoir fait de l'exil non une dissolution mais une fécondité : chaque déplacement a laissé des œuvres, des écoles, des maîtres. En cela, leur histoire condense quelque chose du judaïsme séfarade tout entier — la capacité à rester soi-même en tout lieu, autour d'un livre et d'un nom.
Ce Grand Livre s'appuie sur deux monographies hébraïques d'Ehud Michelson, « Keter Kedusha — Toledot ha-Zahav le-Beit Pinto » et « Ha-Shoshelet le-Beit Pinto », sérialisées sur moreshet-morocco.com, la bibliothèque numérique d'Elie Pilo. Qu'ils soient ici remerciés : sans ce patient travail de collecte, de vérification et de préservation, la mémoire de la famille Pinto — ses dates, ses œuvres, ses récits — n'aurait pu être rassemblée ni transmise.